Yolande Moreau : Entrevue

On 10/12/2013 by Nicolas Gilson

Rencontre avec Yolande Moreau autour de HENRI, son second long-métrage en tant que réalisatrice. Elle y met en scène la rencontre entre un quinquagénaire résigné et une jeune femme déficiente mentale qui rêve de normalité. Présenté en clôture à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en mai 2013, le film concourrait en compétition au FIFF de Namur.

Quelle est l’idée qui vous a conduit à écrire et à réaliser HENRI ? - Pendant le tournage de QUAND LA MER MONTE, il y a eu plusieurs choses. J’écoutais en boucle un disque de Tom Waits, « You Are Innocent When You Dream », et ça m’a donné l’idée de cette personne d’une cinquantaine d’années, un peu avinée et un peu éteinte, à la voix rocailleuse : le personnage d’Henri. Mais on est aussi tombés dans un café où le mec était colombophile, du coup j’ai appris la colombophilie et ça m’a passionné. J’ai trouvé cet univers fascinant ainsi que « l’histoire ». Les pigeons sont fidèles à vie, c’est assez étonnant. Ils séparent le mâle de la femelle puis ils les font se retrouver quelques mois plus tard. Puis ils les re-séparent… Ils les emmènent à 1.000 kilomètres et ils font le trajet en une nuit. Après, c’est fait de multiples petites choses. Il y a eu l’idée aussi de Rosette que je voulais au départ faire moi puis je me suis dit que j’étais un peu vieille. Donc j’ai cherché et je suis ravie de la prestation de Miss Ming.

Henri - Yolande Moreau

Comment avez-vous choisi les acteurs qui interprètent Henri et Rosette ? - Miss Ming (Rosette), je l’avais rencontrée sur le film de Benoît Delépine et Gustave Kervern. Elle m’avait absolument bouleversé quand je l’ai vue dans une toute petite scène qu’elle faisait dans LOUISE-MICHELLE. Elle avait accepté de se raser la tête pour interpréter une fille qui a le cancer et qui tue un patron. J’ai trouvé qu’elle avait une force intérieure fascinante. Ce que peu d’acteurs ont : elle existe dans le silence. Po (Pippo Delbono/Henri), il se fait qu’il a cette même chose. J’ai beaucoup cherché. Je pensais au départ à un acteur flamand mais il avait vieilli et il était un peu trop âgé pour faire le rôle mais si il convenait parfaitement. C’est Martin Provost qui m’a mis sur la piste de Pippo. Et mon gros challenge était de savoir comment ça fonctionnait entre eux.

Il y a dans le film une certaine belgitude. - « Belgitude », je ne sais plus trop ce que ça veut dire. Je sais qu’on a un humour particulier, qui n’est pas le même qu’en France. Je sais qu’au début où j’étais dans Les Deschiens, je ne comprenais pas leurs blagues et ils ne comprenaient pas les miennes. On ne riait pas pour les mêmes choses. On a employé cette expression tellement à tire larigot. Je ne sais pas. C’est évident, en tant que belge, j’ai fait dès le départ beaucoup de repérage dans la région de Mons, Charleroi, et j’avais envie de tourner là. Pour des raisons de co-production, on a tourné aussi à Liévin et à Tournai mais ça pouvait ressembler à tous ces lieux que j’avais vu.

Vous faites appel à des personnages emblématiques d’une certaine culture belge à l’instar de Noël Godin. - Oui. Mais c’est un ami. Je l’aime beaucoup. Et puis c’est marrant. Quand je lui ai écrit sa phrase – il n’a qu’une phrase – je savais très bien comment il allait la dire. Il a une musique tout à fait particulière et ça pouvait amener ma chanson de « Rosae, Rosae, Rosa ». Je ne l’avais pas fait exprès mais Henri et ses amis, Pippo, Jackie Berroyer, Noël Godin, Simon André, ce sont tous des philosophes en fait. Après, je me suis dit que c’est curieux.

HENRI_YolandeMoreau_04©ArnaudBorrel

Vous ancrez le film dans la réalité ? - Je ne voulais pas être onirique parce que je trouve que le sujet ne le permettait pas. C’est un sujet délicat. Avec les personnes déficientes mentales, on marche sur des oeufs. Je n’avais pas envie de tomber dans l’onirisme ni dans le mignon. Alors on a chassé le mignon. Le problème, c’était d’être à la bonne distance.

Vous mettez en scène la frontière entre la normalité et le handicap, notamment de manière visuelle dans la séquence de la piscine. C’était important ? - J’adore cette scène-là justement parce qu’elle raconte « en image ». Et puis, c’est le problème de Rosette qui rêve de normalité. Elle franchit la barrière – elle est quand même assez culottée : c’est elle qui va provoquer Henri. Quelque part, elle est beaucoup plus « vivante » que lui. Et, si on pense aux personnages qui se regardent dans des miroirs déformants, ça parle sans arrêt de l’image ; l’image qu’on a de soi, l’image que l’on voit.

Vous employez de manière assez intéressante les blagues. - Je n’emploie pas la blague en tant que telle – encore qu’en général ce sont des blagues un peu con qui me plaisent bien. Par exemple quand Rosette raconte la blague à Thomas qui est dans le couloir, c’est un geste gentil. On peut la voir de différente manière. Moi, en même temps, la blague m’amuse. Mais effectivement, il y en a qui sont des trucs de bistrot, du quotidien… On se marre avec des conneries. Peut-être que ça, c’est très belge. Je ne sais pas.

Et puis la bière et les frites ! C’était important de placer les deux cuissons ? - Oui, dans le sens où Henri dit un moment : « ça je sais faire ». Et je pense que c’est la chose chose qu’il sait bien faire. Tenir un restaurant tout seul, ce n’est pas à sa portée : il est dépassé. Donc ça veut dire « être à sa place ». C’est ça, savoir faire les frites.

Yolande Moreau FIFF 2013 © FIFF

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