Critique : Winter Sleep

On 30/07/2014 by Nicolas Gilson

Le décor et le cadre pourraient être ceux de la Russie de Tchekov. Il n’en est rien. Nuri Bilge Ceylan s’intéresse, une fois encore, à l’Anatolie dont il exacerbe cette-fois la réalité à travers le cas de conscience d’un bourgeois soucieux de faire respecter son autorité. Le théâtre auquel il nous confronte met en scène sa famille et, à divers niveaux, ses subalternes. Tandis que son rôle de patriarche est remis en cause par sa soeur et en doute par sa jeune épouse, son comportement trahit la survivance de l’état de servitude.

Winter Sleep - Haluk Bilginer

Ancien comédien, Aydin est un héritier foncier qui gère un hôtel et publie une rubrique éditoriale dans une revue moquée par sa soeur. Divorcée, celle-ci témoigne d’une vive liberté d’expression. Nihal, la jeune épouse d’Aydin, s’occupe d’oeuvres caritatives et semble s’éloigner peu à peu d’un homme qu’elle ne reconnaît plus – ou est-ce l’inverse ? D’ordinaire trop bon, Aydin fait saisir l’un de ses locataires qui a des loyers en retard. Le geste lui parait-il juste ou noble qu’il devient le stigmate d’une société duale, divisée entre les nantis et les autres – ces subalternes.

Nuri Bilge Ceylan dresse une photographie tout à la fois réaliste et symbolique de la nature humaine. Il caractérise avec soin ses protagonistes et parvient à rendre palpable leur sensibilité et leur contexte de vie. Si les situations et les interactions entre les différents protagonistes font sens, elles permettent également de mettre en exergue nombre de codes sociaux qui, souvent, enferment les personnages et leur confèrent un rôle dont ils peinent à s’émanciper.

Winter Sleep - Melisa Sözen

Il parvient à épouser le regard et la logique de chacun de ses personnages, nous invitant à pénétrer leur univers ou, ponctuellement, à nous en distancier. Car la force de WINTER SLEEP est de dresser une critique sans poser de jugement. Si celui-ci est formulé au coeur de film par les protagonistes (qui lors de leur échanges mettent bien des « vérités » en question), le réalisateur semble se poser en observateur. Portrait de l’Anatolie d’aujourd’hui, le film se veut aussi universel.

Si, sur base d’un cas de conscience aussi irritant que captivant, le réalisateurs s’intéresse au castes sociales, il ancre avec habilité une interrogation sur la place des femmes dans la société (pour le moins masculiniste). En sous-texte, le réalisateur aborde l’hypothèse de l’émancipation féminine à laquelle tendent différemment la soeur et l’épouse d’Aydin. La première est-elle rendue sciemment cynique par son divorce que la seconde cherche encore à éclore. Le film est-il quelque peu bavard que la dialogue s’impose comme une réelle libération. Ne s’agit-il après tout pas de la clé permettant de s’affranchir des codes et coutumes qui peuvent scléroser la société et étouffer les individus ?

Haluk Bilginer - Winter Sleep

À l’instar de l’écriture, l’approche esthétique se veut réaliste tout en tendant au symbolisme. Les paysages de l’Anatolie permettent ainsi à Nuri Bilge Ceylan de mettre en place un jeu d’ouverture et de fermeture – voire d’enfermement – des protagonistes faisant écho à leur parcours. La splendide photographie se veut impressionniste : les choix de cadrage et de mise en lumière permettent notamment de transcender l’émoi des protagonistes tandis que les quelques effets visuels auxquels recourt le réalisateur se veulent hypnotisant. S’il est indéniable que l’interprétation de l’ensemble du casting est magistrale, le montage est sans conteste la clé de voûte du dispositif. Celui-ci permet une dynamique singulière de spatialisation et de temporalité. Deux conversations peuvent ainsi s’enchainer alors qu’un espace se confond à un autre et que le temps s’est écoulé en un mouvement de tête. La fluidité de l’ensemble subjugue tandis qu’un leitmotiv musical nous emporte proprement au fil d’une partition sans fausse note où les fautes de raccord deviennent une occurrence et attisent à dessein notre attention.

Enfin, conscient de la longueur – pourtant quasi imperceptible – du film, Nuri Bilge Ceylan s’en amuse ponctuellement et se positionne alors clairement comme Grand Imagier.

Winter Sleep - Affiche

KIS UYKUSU
WINTER SLEEP – Sommeil d’hiver
♥♥(♥)
Réalisation : Nuri Bilge Ceylan
Allemagne / France / Turquie – 2014 – 196 min
Distribution : Cinéart
Drame

Cannes 2014 – Compétition officielle
Palme d’Or

winter sleep - anatolie

Melisa Sözen - Winter Sleep

Anatolie - Anatolia - Winter Sleep - Sommeil d'hiver

winter sleep - palme d'or 2014

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