Critique : Wild

On 03/03/2015 by Nicolas Gilson

Mettant en scène l’adaptation des mémoires à succès de Cheryl Strayed, « Wild, marcher pour se retrouver », Jean-Marc Vallée offre à Reese Whiterspoon un rôle physique et pluriel dont elle semblait rêver – l’actrice et productrice n’a-t-elle d’ailleurs pas contacté l’auteure du livre avant même sa publication pour en acquérir les droits. Aventure humaine et voyage introspectif se fondent en une quête identitaire tout à la fois sensible et démonstrative mais aussi bien moralisante à mesure que l’héroïne ancre elle-même le chemin d’une nécessaire rédemption.

« Fuck you bitch »

Alors que le son dessine d’entrée de jeu une respiration haletante, c’est dans la douleur que nous rencontrons Cheryl qui ôte bientôt ses chaussures et laisse paraître des pieds en piteux état. Au sommet de son ascension, elle tente de soulager les membres meurtris laissant échapper à jamais l’objet de torture qui lui est pourtant indispensable, sa chaussure. La rage qui l’emporte s’impose en un geste et un juron : elle jette au loin sa seconde bottine, semblant faire le choix, malgré elle, de s’isoler en haut d’une montage surplombant un paysage sauvage. Cut.

WILD - ouverture

Ouvrant WILD par une anticipation temporelle, Jean-Marc Vallée nous confronte à sa protagoniste alors qu’elle est en pleine crise. Excitant habilement notre attention au point de nous faire ressentir la souffrance infligée, il attise notre curiosité avec d’autant plus de force qu’il referme promptement la fenêtre entrouverte. Quelques images en flash dessinent alors, avant la mise en place de toute narration, l’importance d’un montage apriori associatif. A peine avons-nous imprimé quelques informations – dont certaines sulfureuses – que nous rencontrons Cheryl Strayed à la veille de son périple le long des 1.700 kilomètres du Pacific Crest Rail. Dans un petit motel, la jeune femme prépare son départ chargeant exagérément un sac qu’elle peine à soulever. Ses doutes s’inscrivent pluriellement et conduisent à la dynamique sur laquelle le film repose : le questionnement introspectif.

« What the fuck I’ve done ? »

Belle gageure que celle d’inscrire l’évolution psychologique de la protagoniste tout en diluant, peu à peu, les éléments qui l’ont conduite à prendre la décision radicale d’affronter un tel parcours sans y être préparée. Cependant si le montage est le garant de la vitalité du film, il est également son talon d’Achille. Loin de nous fondre au ressenti de Cheryl, Jean-Marc Vallée assoit en effet une distanciation de plus en plus effective au fur et à mesure du développement narratif (et temporel) – qu’importe la qualité de l’interprétation de ses protagonistes.

FOX_8524.psd

Le montage par association rencontre une dynamique des plus artificielle dès lors que le réalisateur recourt à une série d’effets tant scénaristiques qu’esthétiques proprement démonstratifs (et éculés). C’est ainsi que les pensées de la protagonistes sont révélées, au-delà des épisodes en flash-back et des projections, par l’emploi d’une voix-over qui souligne, surligne, ce qui devrait être transcender – une voix elle-même doublée par la visualisation de la rédaction de ces mémoires censées prendre vie. Paradoxalement si Cheryl se délivre de son passé à mesure qu’il la hante et prend vie à l’écran, face à ce qu’il convient de qualifier de jugement introspectif, son présent relatif vole au second plan se résumant en quelques mouvements ponctués par des intertitres qui renvoient au chapitrage du succès littéraire.

« C’mon Bruce, sing with me »

L’approche esthétique est des plus rhétorique. Jean-Marc Vallée opte pour une double dynamique consistant à épouser les mouvements de sa protagoniste tout en s’en distanciant pour mettre en scène son hardiesse dans l’infinité de la nature. Il tapisse l’ensemble d’une musique qui se veut être le fruit des projections dans le passé de l’héroïne – celle-ci pouvant murmurer quelques couplets récurrents. A force de rimes, la construction apparaît répétitives. Les (maigres) fantômes du passés s’imposent par bribes puis par vagues, excitant d’abord notre curiosité avant d’avoir raison de notre attention tant ils contiennent une déplorable fatalité. S’ils mettent en scène des épisodes suffisamment significatifs pour marquer et changer a posteriori Cheryl, les flash-back sont mis en scène dans une superficialité tristement esthétisante. L’ensemble est fluide, efficace, mais sans âme – une réussite si l’idée est de témoigner de l’état de perdition dans lequel s’est enlisée la protagoniste jusqu’à son nouveau départ.

Wild - affiche

WILD
♥(♥)
Réalisation : Jean-Marc Vallée
USA / 2014 – 115 min
Distribution : eOne
Aventure introspective

wild-reese-whiterspoon FOX_3750.psd Reese Witherspoon as "Cheryl Strayed" in WILD.

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