Vous n’avez encore rien vu

On 21/09/2012 by Nicolas Gilson

Avec VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU, Alain Resnais compose une oeuvre cinématographique troublante. Il y met en scène une nouvelle rencontre syncrétique entre la dramaturgie théâtrale et le médium cinématographique qui semble voyager à travers sa propre filmographie tout en chantant l’intemporalité de la tragi-comédie. Film-testament.

« Quand ils eurent passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre »

A la base du scénario que le réalisateur immortalise, il y a la fusion en un texte original de l’adaptation de deux pièces de Jean Anouilh : « Eurydice » et « Cher Antoine ». Dans VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU Antoine devient l’auteur d’« Eurydice » et, à sa mort, convie les comédiens qui ont interprétés ses personnages à un drôle de jeu : regarder la captation des répétitions de la pièce par une jeune troupe.

La distribution des rôles a été évoquée. Le casting, composé de nombreux comédiens qui ont déjà collaboré avec Alain Resnais, présente l’intérêt d’établir une confondante impression de mise en abyme. Tous – ou presque – interprètent leur propre rôle. Plusieurs générations n’en font alors qu’une.

Lorsque les répliques prennent place, les comédiens-spectateurs sont peu à peu imprégnés des mots qui ont été les leurs. Ils hésitent. Ils murmurent. Ils redécouvrent le texte et l’émotion que transcendent les mots. Des sentiments universels dont l’écho mythologique est indéniable – celui-ci est d’ailleurs déjà mis en place par le générique d’ouverture. Peu à peu la contagion s’opère et la mise en scène prend place.

VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU a pour décor initial une maison en carton-pâte qui devient peu à peu un plateau de cinéma qui ne cesse de se moduler. Les protagonistes du film deviennent les étranges fantômes d’un théâtre magique qui se transforme en gare ou en chambre d’hôtel, qui s’habille ou s’accessoirise, et qui semble disparaître au profit des interactions.

L’espace se transforme tandis que les comédiens voyagent au-delà de lui et du temps. L’artificialité est totale. Plus qu’être palpable, la mise en scène est marquée. Alain Resnais semble composer son film devant nos yeux – en faisant preuve d’une maîtrise totale dont il semble se jouer par le biais de l’exagération –, et la justesse du texte fait mouche tout en stimulant l’imaginaire.

Pierre Arditi et Sabine Azéma renouvellent leurs amours. Et en campant Orphée et Eurydice, ne subliment-ils pas à nos yeux la cinématographie d’Alain Resnais au sein de laquelle, de film en film, ils ont été les acteurs de la pluralité amoureuse ; au sein de laquelle ils sont devenu l’archétype de l’amour-total à l’instar des figures mythologiques.

Orphée et Eyrydice n’ont pas d’âge – comme Pierre Arditti et Sabine Azéma dans SMOKING et dans NO SMOKING. Ils n’ont pas de visage non plus. Et pour rendre commune la force de la tragédie, les distributions se confrontent avant de se confondre. De la prime rencontre, par écran interposé, entre les comédiens-amis d’Antoine et les nouveaux comédiens naît une sublime interaction.

Mais VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU s’impose aussi comme troublant. Antoine, personnage d’Anouilh est devenu dramaturge et metteur en scène, dès lors comment ne pas confondre à notre tour Antoine et le réalisateur qui, comme son protagoniste, a le sens de la mise en scène et apprécie les coups de théâtre ?

VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU
♥♥♥
Réalisation : Alain Resnais
France / Allemagne – 2012 – 115 min
Distribution : Cinéart
Comédie dramatique

Cannes 2012 – Sélection Officielle en Compétition

Mise en ligne initiale le 21/05/2012

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