Interview : Vincent Heinene & Rachid Yous

On 23/12/2014 by Nicolas Gilson

Après une première en Sélection Officielle Hors-Copétition à Cannes, GERONIMO de Tony Gatlif fut présenté au FIFF avant d’ouvrir le Med de Bruxelles. Ennemis dans le film, Vincent Heneine et Rachid Yous étaient à Namur pour rencontrer le public et la presse. L’occasion d’une rencontre lumineuse lors de laquelle ils ont ouvert un dialogue riche et curieux autour du film de Tony Gatlif. Au sein de celui-ci ils incarnent respectivement un gitan (Antonieto) et un Turc (Fazil) qui cherchent à sauver leur honneur, coute que coute.

Comment êtes-vous arrivés sur le projet ?

Vincent Heneine : J’ai passé un casting en décembre 2012 …
Rachid Yous : C’était interminable. Je voulais absolument participer à un nouveau film. Il y a eu un premier passage où je pensais m’être planté. Après j’ai rencontré Tony à plusieurs reprises durant 4 mois – peut-être un peu plus, je dirais 6 mois parce que je suis méditerranéen. Tony nous expliquait son film durant ces rencontres. Il nous racontait l’histoire – c’est un grand conteur. Il faut savoir qu’il n’y avait pas de scénario – et donc que nous ne l’avions pas lu. Le casting, c’était surtout la rencontre avec Tony et son univers.

Vous évoquez le fait que vous n’aviez pas de scénario au moment du casting. En avez-vous reçu un ensuite ou, pour le moins au moment, du tournage ?

V.H. : On a accepté le film sans scénario et on a eu un « jour à jour ». Ce qui nous permettait de savoir ce qui se passait et d’avoir nos textes aussi.
R.Y. : C’était très stimulant. Aucun comédien avait le scénario mais chacun d’entre nous connaissait la vie complète de son personnage.
V.H. : Notre préparation a été de rencontrer Tony et de lui parler.
R.Y. : On s’est rencontrés sur le tournage, on ne se connaissait et on devait donc prendre des marques et devenir familiers – c’est important. Ne pas avoir de scénario nous permettait d’en discuter et de créer une réelle connivence dans le groupe.
V.H. : C’est surtout qu’il ne voulait pas qu’on prépare, il ne voulait pas qu’on « joue ». Il voulait qu’on soit. Je pense que si on avait déjà eu le scénario, on serait arrivés avec des idées préconçues des personnages et de l’histoire.

Rachid Yous - Geronimo

Du coup le dialogue a été improvisé ou bien figurait-il dans votre scène à scène à mémoriser pour le lendemain ?

R.Y. : Les dialogues, on les a avait la veille. Parfois, ceux qui ont une très mauvaise mémoire demandaient à l’avoir deux jours à l’avance – je parle pour moi. Au fur et à mesure du film on s’est rendu compte qu’on ne s’est pas fait enfumé par Tony, il nous a donné les bons dialogues qui correspondaient à l’histoire. Cette technique, propre à Tony, permet de garder une spontanéité.

Comment s’est déroulé le tournage des scènes de groupe à l’instar de l’affrontement chorégraphié qui prend place entre les deux gangs ?

V.H. : Dès que Tony est sur le plateau, tu l’écoutes. Il a cette particularité de fédérer énormément. La première scène que j’ai tournée, c’est celle de la ruelle où a lieu la confrontation entre les deux clans. En deux secondes, tu es dans les mains d’un créateur. Même si il sait où il va, tu vois qu’il crée au fur et à mesure.
R.Y. : Il prend en compte les différentes contraintes qui se présentent pendant le tournage. Il a une réactivité incroyable.
V.H. : Cette scène – qui m’a marqué – peut avoir un élan de folie. Ils étaient à 20 mètres de nous. Tony a dit à Rachid de prendre 15 minutes, de s’asseoir et de pleurer. D’un coup le plateau s’est littéralement arrêté. Et avec tout mon clan gitan, on regardait ça en se demandant ce qui se passait.
R.Y. : J’avais la musique de Nabucco en tête et une pression incroyable. Celine (Sallette), qui a beaucoup d’expérience et qui sait que c’est compliqué de trouver les larmes, négociait avec Tony. Elle a vraiment jouer le rôle de Geronimo en essayant de tempérer la situation. Pendant que je cherchais ce qui pourrais m’animer, elle a dit aux autres de pleurer. Et tout le monde s’est retrouvé dans la même situation que moi.
V.H. : On donnait la réplique à blanc. La caméra était sur eux et nous on était derrière pour les chauffer, les regarder. On se regardait à distance et on ne se lâchait pas des yeux. C’est la première scène qu’on a tourné, avec la musique.
R.Y. : Il y avait vraiment une tension. Elle est était folle cette scène. Mais grâce à elle, toute l’équipe a été soudée et, je pense, que le tournage a pris son sens.

Affrontement gangs Geronimo

Quelle s’est passée votre rencontre avec Céline Sallette ?

R.Y. : Je vais chanter ses louanges. Il faut savoir qu’à la base elle n’était pas du tout prévue pour jouer le personnage. Le héros était un homme. Tony avait son scénario mais pas le feu, l’envie de faire son film. Il ne trouvait pas l’impulsion nécessaire. Il a vu tous les acteurs français mais il ne trouvait pas. Et quand il a rencontré Céline, ça lui a sauté aux yeux. Il a du en rêver. C’était important, je crois, que le personnage masculin devienne une femme. Je ne suis pas féministe mais ça apportait quelque chose de beaucoup plus vaste parce que, dans la société, une femme c’est la mère, c’est la personne qui discute. L’homme c’est la règle, la femme c’est le coeur. Un personnage masculin ne pouvait pas traiter le sujet comme un personnage féminin. Céline était une pièce importante.
V.H. : La première fois que je l’ai vue, c’était à Saint-Etienne. Je sortais d’un essayage. Elle m’a regardé et elle m’a directement dit : toi, tu es Antonieto. Elle m’a lancé un regard particulier. Et directement, je me suis dit, pareil, c’est l’éduc. C’est surtout une perfectionniste. Elle ne joue pas, elle incarne.
R.Y. : Finalement, elle est proche du concept de Tony : on ne lâche rien ni personne. On a eu un premier rendez-vous entre les danseurs et Céline. On était plein d’appréhensions. Et j’ai été choqué quand elle nous a fait la bise : c’était incroyable, tellement humain. Dans une bise, tu ressens tout. Quand je l’ai rencontrée, je ne connaissais pas sa partie de scénario – puisqu’on connaissait seulement notre partie – mais seulement, à peu près, le synopsis du film. On s’est dit que c’était l’éducatrice. Elle est tellement humaine. Je lui souhaite tout le bonheur du monde. Elle crève l’écran et j’espère que le monde va prendre conscience de l’actrice qu’elle est. Elle mérite tous les premiers rôles. Elle est géniale.
V.H. : Même quand on coupait une scène, elle était Geronimo. Elle venait nous voir et prenait soin de nous. C’est une très belle rencontre.

Vous venez de dire que vous n’êtes pas féministe. Pourquoi ?

R.Y. : Je suis humaniste. Voilà pourquoi je ne suis pas féministe. Je trouve que les femmes ont clairement leur place dans la société, donc un en sens, oui, je suis féministe.
V.H. : Si Geronimo avait été un homme, ça n’aurait pas fonctionné. Entre mecs, il y a toujours un côté « coq ». Il ne fallait pas que l’éducateur soit un homme.
R.Y. : Et puis, c’est important de règler les choses avec la parole. Je ne veux pas passer pour un macho mais, le filles passent souvent par la parole pour règles les affaires. Tandis que nous on est un peu primitifs et on en vient rapidment aux mains, au poings. Après, tout dépend de l’éducation et d ela situation de la personne. Je pense qu’on avait besoin d’un personnage comme Céline.

Célien Sallette GERONIMO

L’une des particularité du film est que vous vous exprimer à travers vos corps.

V.H. : Tony voulait la danse comme moyen d’expression pour les deux clans. Il voulait que la violence passe par la danse et par le mouvement du corps. Sinon on aurait fait un film de voyous comme il y en a plein. Tony arrive à rendre tout ça poétique et attachant. Il voulait qu’on ait de la compassion pour Fazil même si son but est de tuer sa soeur et mon petit frère gitan. Il voulait qu’on comprenne pourquoi. Il voulait un film qui rende honneur à la jeunesse mais qui montre aussi ce qui cloche. Et plutôt que de l’envisager sous l’angle de la violence gratuite, il nous a donné ce moyen d’expression. Ce n’est pas un film violent, il y a une tension permanente. Ce ne sont pas des personnages violents, ils sont fous. C’est la folie des hommes.

Tony Gatlif aborde avec lyrisme et poésie un sujet de société habituellement traité de manière stéréotypée. Comment avez réagi lorsque vous avez découvert le film terminé ?

V.H. : L’avantage de ne pas avoir lu de scénario, c’est qu’on n’a pas fantasmé toute l’histoire.
R.Y. : On fantasmait un peu quand même.
V.H. : Quand on a vu le film, alors qu’en tant que comédien généralement on se regarde, c’est la première fois que je ne me suis pas vu.
R.Y. : C’était très fort. Tony nous a fait rêver simplement avec un petit clown mécanique où en faisant danser une femme sur un mur. Il s’adresse à toutes les classes sociales. Je pense que c’était un de ses défis : toucher tout le monde.
V.H. : Il y a plein d’histoires qui font passer plein de messages. Ça ne donne pas de réponse mais ça soulève des questions.

Geronimo Affiche

L’interview de Céline Sallette : Cliquez ICI

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