Critique : Vie Sauvage

On 28/10/2014 by Nicolas Gilson

Cédric Khan s’intéresse à l’affaire Xavier Fortin et met en scène le récit d’une cavale qui marqua la France durant plus de dix ans. Composant VIE SAUVAGE comme une chronique, il appréhende ses protagonistes dans la fougue de l’instant épousant leur énergie et leur point de vue. Se succèdent ainsi la mère, le père et leurs enfants sans que le réalisateur ne prenne parti pour l’un ou l’autre. Une ligne de conduite aux intentions louables qui marque toutefois les limites de l’approche et nous laisse d’autant plus sur notre faim que la force d’interprétation de l’ensemble du casting est hypnotisante.

Vie Sauvage Kassovitz

Un matin, alors que son compagnon Paco (Mathieu Kassovitz) est absent, Nora (Céline Salette) emmène ses enfants afin de trouver refuge chez ses parents. Tout est organisé. Nora qui est décidée à quitter Paco désire reprendre une vie sédentaire et obtient la garde de ses enfants. Profitant de son droit de garde, Paco s’enfuit avec ses deux fils, Tsali et Okyesa, avec qui il vit en communion avec la nature, traversant la France et changeant d’identité dès que nécessaire.

L’ouverture du film est proprement impressionnante. Cedric Khan nous fond au ressenti de Nora dont l’agitation est contagieuse. Elle épie les gestes de son compagnon, se sauvant d’une vie qui l’oppresse et la tue assurément. Les minutes semblent comptées. Emoi et effervescence se confondent. Ses trois fils sont bousculés et bientôt déboussolés : ils la suivent ou se braquent en un mouvement qui amplifie l’essor dramatique. La réaction de Paco s’impose bientôt comme un contre-point, tout aussi perdu que peuvent le paraître être les enfants. Il ne comprend pas Nora malgré ses explications. Il se sent floué tout en se rendant compte que ses droits s’effacer devant ceux de Nora et d’une norme qu’il rejette avec force.

Le réalisateur change alors de point de vue. Radicalement. Il épouse le regard de Paco lorsque celui-ci enlève les deux fils vis-à-vis de qui il a un droit de garde. Un enlèvement entendu ; consenti par ses enfants. Cédric Khan s’intéresse alors aux premiers temps de la cavale. Derrière un jeu de cache-cache, il esquisse la réalité d’une vie alternative, nomade, en communion avec la nature marquée par les contraintes d’une fuite perpétuelle et du mensonge nécessaire. La figure de la mère est évanescente : évoquée par Paco (une séquence en flash-back qui dénote quelque peu) ou fantasmée par Okyesa, elle ponctue la ligne narrative afin de marquer l’existence de son combat auquel se confronte celui d’un père contre le système qu’il rejette.

Vie Sauvage Tsali et Okyesa

Le temps succède au temps afin de se concentrer sur un nouveau regard, celui croisé de Tsali et Okyesa alors adolescents et bientôt adultes. Trois mouvements qui se complètent et se répondent tout en ancrant une impression de manque – celui d’un point de vue global, d’un regard « général ». Pourquoi donner tant d’importance à l’émoi d’une femme qu’on abandonne ensuite ? Pourquoi quitter la prise de conscience soudaine des enfants et les retrouver bien des années plus tard lorsque leur crise identitaire est au plus fort – répondant à des enjeux à peine esquissés ? Pourquoi abandonner un père lorsqu’il est aux abois ? Par soucis de neutralité et d’un respect bien compréhensible, Cédric Kahn s’impose des limites qui annihilent tout point de vue propre. En résulte une frustration d’autant plus tiraillante qu’elle témoigne sans doute d’une pulsion voyeuristique titillée mais jamais nourrie par le réalisateur.

Epousant l’énergie de ses protagonistes, Cédric Khan les filme au plus près épousant leur gestes et leur émoi. Il opte pour une fluidité de mise en scène où il prend soin d’accorder une importance primordiale aux visages. L’approche est naturaliste. Les décors et la lumière, dépourvus d’artifices, participent à un mouvement sensationnel subjuguant. Si quelques séquences dénotent à l’instar d’un flash-back évocatif, la réalisateur parvient à transcender le ressenti de ses personnages. Aussi sublime qu’énorme, le contraste induit par l’emploi ponctuel de la musique ancre un basculement ou tend au romanesque.

Enfin les interprétations de Mathieu Kassovitz et de Céline Salette – mais aussi des interprètes enfants et adolescents de Tsali et de Okyesa – sont magistrales. La fiction s’efface lorsque Cédric Kahn capte leur regard.

vie sauvage

VIE SAUVAGE
♥♥
Réalisation : Cédric Khan
France – 2014 – 106 min
Distribution : Lumière
Drame

FIFF 2014 – Regards du présent

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