Victoria Abril : Entrevue
Rencontre avec Victoria Abril venue à la 62 ème Berlinale à l’occasion de la première de la co-production belge THE WOMAN WHO BRUSHED OFF HER TEARS de Teona Strugar Mitevska. Le film était présenté en séance spéciale au Panorama.
Comment avez-vous eu le scénario de THE WOMAN WHO BRUSHED OFF HER TEARS en main ? Comment avez-vous rencontré ce projet ?
D’abord ça a été une histoire d’amitié pendant le festival de Vittola dont Lavina (l’actrice et productrice de THE WOMAN…) est directrice. Elle m’avait invité, il y a deux ans, pour me remettre un prix pour ma carrière. J’ai dit non vingt fois, et à chaque fois elle m’a réécrit… et finalement j’ai accepté d’y aller mais de ne rester qu’un jour. Et je suis restée une semaine ! Deux-trois jours au festival et puis quatre jours à parcourir le pays avec leur famille. Et je suis repartie en larmes. J’apprends que Teona est metteur-en-scène et je cherche à voir son travail. Et six mois plus tard, Lavina me contacte et me dit que Teona a écrit une histoire pour nous deux à propos de deux femmes, l’une en France, l’autre en Macédoine… Je lis et j’ai eu des palpitations durant deux heures. Dès la première séquence – elle te casse – et tu continues la suite comme un calvaire. Quelle femme ! Quel destin ! Quelle douleur ! Pour vivre ça – parce qu’il va falloir le vivre pour le jouer – tu te dis que tu as intérêt à t’accrocher à des images fortes pour ne pas dériver.
Quelles ont été ces images ?
J’ai eu besoin de deux images pour tout le film qui est l’histoire d’une fracture. Pour la première séquence, qui est une des séquences les plus fortes que j’ai jamais vues – la quantité d’informations, de sujets graves qui passe dans le premier plan –, qui place sur les épaules une culpabilité d’au moins trois tonnes, c’était « La Cri » de Munch. J’avais le besoin de donner un sens, une histoire, au tableau. Et la deuxième, je l’avais trouvée pendant mon premier voyage dans une petite église en Macédoine avec des peintures byzantines pleines de couleurs encore intactes de « Madonas Dolorasas » avec des expressions – parce qu’au Moyen-Age les peinture divines n’en avaient jamais et là elle était comme la « Macarena de Sevilla ». En même temps tu as le film très dur et très beau, donc il fallait trouver quelque chose de très dur et de très beau : ça a été ces madres dolorosas dans une petite chapelle au milieu des montagnes en Macédoine.
Vous travaillez souvent comme cela, avec des images ?
Helena ne parle pas, je ne peux pas trouver des références sonores. Elle ressent, elle souffre et elle paraît. Ca s’impose, ça apparaît : tu cherches et puis, tout à coup, tu le vois.
Qu’est-ce qui vous a le plus plu dans le scénario ?
Il n’y a pas de pathos. Et c’est ce qui est incroyable dans une histoire pareille : il n’y a pas un gramme de pathos.
Pourquoi refusiez-vous de recevoir ce prix pour votre carrière ?
Parce que quand tu as besoin de prix, tu es trop jeune et on ne te les donne pas. Quand tu n’en as plus besoin parce que ta carrière est toujours là, c’est là où ça vient, mais âgée. Mais jeune, lorsqu’ils arrivent c’est parce que tu vas mourir d’un cancer. Les prix ne sont jamais là au moment où tu en as besoin. On m’a dit aussi que lorsque tu reçois un prix tu ne travailles plus pendant au moins un an parce que tout le monde te dit trop chère. Et puis les prix c’est le début de la fin.
Mais vous avez reçu un prix ici à Berlin (pour AMANTES en 1991). C’était le début de la fin ?
Non non non… Et je suis même arrivée en jaune qui est une couleur interdite en Espagne. Je ne dis pas que j’ai raison, je dis que c’est ce que cela semble être. En fait je n’aime pas la notion de compétition. Et puis en tant qu’actrice on fait le mieux que l’on peut pour un film mais ce n’est pas le nôtre : je suis juste une des pièces du moteurs.
Votre carrière a évolué. Vous avez participé à des films sulfureux, à d’autres plus drôles mais aussi presque politique comme avec GAZON MAUDIT qui est toujours d’actualité.
C’est bien mon enfant, tu as bien fait tes devoirs. Ca n’a pas pris une ride. Ca a quinze ans et ça n’a pas pris une ride.
Comment choisissez-vous vos rôles ?
Je choisis les histoires, si elles sont bonnes peu m’importe l’importance du rôle. Je peux courir cent mètres comme quatre kilomètres.
Vous avez des envies de rôles spécifiques ?
Non. Je n’ai pas d’agent donc je ne travaille qu’avec les gens qui veulent vraiment travailler avec moi. C’est un rapport que j’adore. Et dans ces conditions, tu donnes tout. Ca te donne des vacances, ta réalité disparaît. Vive le cinéma : comme thérapie ! C’est une thérapie à la fois pour ce qui le font et pour ceux qui le regarde.
Un rôle est comme une thérapie ?
Complètement. C’est comme un très bon médicament. Tu as un mal de crâne et il disparaît. C’est à ça qu’on sert.
Quelle rôle a été le plus thérapeutique ?
Peut-être TALONS AIGUILLES. Parce que j’avais une relation très particulière avec ma mère. Peut-être est-ce que j’ai vraiment profité du film, je me suis permise de ressentir toutes ces émotions contradictoires : ça te permet de vider un peu.
Ne pas avoir d’agent, en étant basée à Paris où la règle est d’en avoir un, repose sur une raison particulière ?
Je les ai tous testé et ça a très mal fini avec le dernier. Et depuis je suis tellement traumatisée que je préfère travailler avec les gens qui m’aiment. Et j’évite toutes les emmerdes. J’ai eu des emmerdes sérieuses. Tellement que j’ai décidé que plus jamais je laisserais les décision de ma vie dans les mains de quelqu’un d’autre.
THE WOMAN… est une coproduction entre quatre pays. Est-ce que cela implique beaucoup de choses d’un point de vue pratique sur un tournage ?
Ce film m’a convaincue que cette tour de babelle qu’est l’Europe, ça marche. Ce sont nos politiciens qui n’y arrivent pas. On peut être quinze nationalités différentes – traditions, cultures, langues – et méconnues entre elles – car l’Europe est une grande inconnue – et ça marche. On était quinze nationalités européennes dans le film et tout le monde se comprenait en anglais. Autour d’un film, dans le cinéma, il n’y a pas un problème. Ca a été un tournage très riche.
Comment évolue selon vous le cinéma ?
Par rapport à moi, quand le cinéma a cessé de m’envoyer des rôles intéressants je me suis demandé ce que je voulais faire. Comme le téléphone ne sonnait pas je me suis appelée moi-même. Et c’est là que j’ai commencé à réaliser et à produire ma musique. J’ai fait deux albums avec des tournées et c’est ce qui me plaît le plus. Le cinéma c’est la thérapie, mais un concert ça me guérit. Toi, le public, des musiciens et de la bonne musique : deux heures et c’est parti, tu en as pour vingt histoires (vingt chansons). Tu deviens multi-orgasmique. Alors qu’au cinéma tu jouis une fois, et encore. Chanter c’est une énergie qui tourne : tu donnes un et on te revoie mille. Tu t’en prends plein la gueule. C’est de l’amour vrai, inconditionnel. Ce qui me plait c’est l’interactivité. Au cinéma tu ne sais jamais comment réagit le public, tu connais juste les chiffres qui sont dépourvus de toute réalité humaine.
Mais ici, lors de la première à la Berlinale, vous avez pu découvrir la réaction du public.
Oui, mais parce que c’est une première.
Vous ne faites maintenant plus les choses que par plaisir ?
J’ai beaucoup souffert dans ma vie et j’ai décidé d’être épicurienne. La mort et la vieillesse ne me surprendront pas en larmes.
Quand avez-vous décidé de ça ?
A la quarantaine quand soudainement tu n’es plus rien, tu es invisible. Tu es trop vieille pour les personnage romantique et tu n’es pas assez vieille pour être la mère. Il n’y a plus de place pour toi. Ou alors ce sont toujours des femmes fatigantes, dépressives… et ça juste au moment où c’est le meilleur moment de ta vie. En quarante ans, les deux seules années où je n’ai pas travaillé j’avais quarante et quarante-et-un an. Que passa ? Et c’est là que j’ai cherché ce que je voulais faire, j’ai fait deux albums et des tournées (de trois années chacune). Les professionnels ne me reconnaissent pas, le public oui. Je chante pour le public.
Ma troisième aventure sera « interlocal », c’est le nom de mon spectacle. Ce ne sera pas un album parce que personne ne les achète. Ce seront mes carnets de voyages en musique et en images. Mes peines et mes joies.















