Critique : Vergine giurata (Sworn Virgin)

On 24/09/2015 by Nicolas Gilson

Inspiré par le roman éponyme de Elvira Dones, VERGINE GIURATA met en scène le trajet d’une femme qui, pour pouvoir être libre, a juré de renoncer à toute sexualité et s’est donné un nom d’homme. Originaire du nord de l’Albanie, cette vierge jurée prend conscience d’elle-même et de son désir. Une odyssée introspective à laquelle donne sublimement corps Alba Rorhwacher. Un premier film aussi sensible qu’intelligent signé par Laura Bispuri.

C’est une vierge jurée. Elle a promis de ne jamais aimer.

Mark (Alba Rohrwacher) quitte le Nord de l’Albanie où il mène une vie simple de paysan. Pourtant en communion avec la nature qu’il l’entoure, il sent le besoin de retrouver sa soeur Lila (Flonja Kodheli) en Italie. Il débarque à Milan, sans prévenir, taiseux. Confronté au quotidien de Lila et notamment à sa fille Jonida (Emily Ferratello), il entame un chemin vers lui-même.

Vierge jurée Laura Bispuri

Laura Bispuri ouvre avec brio son film sur une séquence révélant la complicité entre Mark et d’autres paysans. Ils cherchent à dompter une chèvre décidée à ne pas se laisser ennuyer mais que Marc parvient tout de même à étreindre. Fureur et fragilité s’épousent avant que la réalisatrice ne dévoile en quelques plans l’amour total que porte le protagoniste à l’espace qui l’entoure, son caractère solitaire mais aussi quelques pulsions réprimées.

Le prénom de Mark s’inscrit lorsqu’il arrive chez Lila qui lui pose avec insistance une question à laquelle il ne répond pas : Pourquoi débarque-t-il à Milan ? Jonida est interdite face à un oncle ou un cousin jamais évoqué jusqu’alors tandis que le mari de Lila le traite d’égal à égal, partageant avec lui du raki. « Là d’où on vient, les hommes boivent du raki. » Le corps de Mark, son caractère androgyne, pose-t-il question à Jonida que ses parents ne semblent y prêter aucune attention.

Pourtant ce corps est l’élément central du scénario de Laura Bispuri. Il est le déclencheur qui conduit Mark à repenser les étapes clés qui l’ont conduit à la situation de trouble à laquelle il ne peut se dérober ; il est tout à la fois la question et la réponse.

Vergine giurata Laura Bispuri

Initiant bientôt un voyage à travers les sens, au fil des souvenirs de celui qui est né Hana, Laura Bispuri compose un film proprement organique d’une intensité rare. Chaque étape introspective assoit la réalité culturelle et traditionnelle qui ôte aux femmes leur liberté faisant d’elles un objet que l’homme acquiert par quelque mariage. Bien que la réalisatrice mette en exergue les règles du Kanun dans une région précise d’Albanie, elle offre au film une dimension universelle sur la place de la femme dans la société et l’étroitesse des codes qui n’ont cesse d’en restreindre les droits.

Pour pouvoir être une femme libre, Hana s’est pliée à la norme masculine. C’est le même dessein qui a conduit Lila à fuir en Italie. Devenue Mark, le parcours de Hana est d’autant plus percutant qu’elle a totalement intégré les codes qui annihile la femme.

La découverte de Jonida au corps libéré, qui pratique la nage synchronisée, ancre un basculement. Si l’adolescente bouscule Marc, l’univers de la piscine où elle s’émancipe est un espace insécure pour lui car il y est contraint de masquer son corps là où la nudité des autres s’affichent. C’est aussi le lieu où la silhouette de Mark se confronte à celle d’un maître-nageur, telle une brebis face à un taureau.

sworn virgin - Laura Bispuri

Optant pour une mise en scène naturaliste, Laura Bispuri parvient à trouver une juste distance pour transcender les sensations vécues par son protagoniste. Ce faisant, portant des choix de cadrage pertinents sans jamais tendre à la moindre esthétisation, elle insuffle au film une réelle dimension organique. Les quelques emplois musicaux, telles des envolées marquant l’importance de certains instants, font sens, tout comme leur brusque arrêt. Il s’agit d’épouser le regard de Mark sur lui-même ; d’épouser son évolution et sa sensibilité. De comprendre son désir aussi.

L’interprétation d’Alba Rohrwacher – maîtrisant un idiome albanais très spécifique – est l’élément clé du film. Son corps se module comme son visage s’ouvre au fil de l’évolution de son personnage. De Hana à Mark et de Mark à Hana, elle ne cesse de se métamorphoser tout en transcendant une palette d’émotions d’autant plus troublantes que les mots manquent à son personnage qui se réfugie dans un mutisme et ne cesse de replier sur lui, sur la prison qui est son corps. Et si la confrontation à l’altérité marque son évolution, l’ensemble du casting est choisi avec soin si bien que les corps, souvent, parlent d’eux-même et que la sincérité de rapports gomme l’impression de toute représentation.

vergine giurata Laura Bispuri

VERGINE GIURATA
SWORN VIRGIN
♥♥♥♥
Réalisation : Laura Bispuri
Italie / Suisse / Allemagne / Albanie  – 2015 – 90 min
Distribution : ABC Distribution
Eveil au monde

Berlinale 2015 – Compétition Officielle

vergine-giurata

slider65BerlinaleUGMMise en ligne initiale le 12/02/2015

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