#Venezia75 : Mort(s) A Venise

On 08/09/2018 by Nicolas Gilson

Une fois que l’été pointe son nez, tandis que Cannes devient un vague souvenir, l’excitation prend place à mesure que la Biennale de Venise songe à communiquer, toujours avec parcimonie, sur la Mostra à venir. Cette 75ème édition en surpris plus d’un.e avec sur le papier des noms tels que Assayas, Audiard, Chazelle, Coen, Cuaron, Henckel von Donnersmach, Lanthimos, Leigh, Nemes, Raygadas, Tsukamoto ou même Guadaguino en Compétition. Et vu les cinéastes hors-compétition (Bruni-Tedeschi, Duprat, Loznitsa, Schoeller, Trapero ou encore Tsai Ming-Liang), il ne pouvait s’agir que de la quintessence de la production internationale. Tant de noms attendus en mai (ou tout court). Autant dire que si le festival qui s risque habituellement sans problème à mettre des inconnus en compétition défend un tel line-up, c’est qu’il est fait d’or ! Alors, dire que cette 75ème édition suscitait des espoirs est peu de chose. Un tel programme ne pouvait que laisser augurer des pépites dans la section Orizzonti, celle « découvreuse » de la manifestation… Après 10 jours de festivités, alors que le rideau de la Salle Grande s’apprête à se refermer, c’est la déception qui est au rendez-vous.

The sisters brothers

Certes, nous avons eu des étoiles plein les yeux – sans chercher à faire le moindre jeu de mot avec le film d’ouverture, manqué comme de coutume et qui nous fut merveilleusement résumé : pour un film mettant en scène quelqu’un qui va sur la lune, ça répond à toutes les attentes. Dès le deuxième jour nous découvrons le somptueux ROMA d’Alfonso Cuaron, un poème visuel et sensible (sensitif même), qui nous emporte au-delà de toute temporalité au coeur d’une mélancolie heureuse avant d’être désarçonné par le sarcastique THE FAVOURITE de Yorgos Lanthimos qui, jouant dans la cour des grands, se moque habilement (autant qu’outrageusement) du pouvoir et de ses manigances. Il signe un costume drama improbablement contemporain avec des actrices saisissantes (Olivia Colman !!!) et des répliques percutantes. Le niveau est élevé. Autant dire que la chute se fait sentir comme violente. Elle est esquissée par THE MOUNTAIN au fil duquel Rick Alverson semble s’être perdu en chemin (proposant un objet d’abord fascinant qui se meut inexorablement en celui le plus éprouvant peut-être de la sélection). Si le rire s’impose devant DOUBLES VIES d’Olivier Assayas, il permet de refouler l’agacement qui nous saisit face à l’absence de la moindre once de cinéma. Bavard et surécrit, avec pour seule mise en scène un jeu de champs/contre-champs souligné par une mise en lumière sans grâce, le film révèle néanmoins Nora Hamzawi comme actrice (qui interprète le seul personnage aimable en couple avec Vincent Macaigne, très bon lui aussi). Espérons que les acteurs aient pris du plaisir à y participer, après tout ils disent bien leur texte. Nous pouvons par contre parier que les frères Coen se sont éclatés à mettre en scène THE BALLAD OF BUSTER SCRUGGS, un film à sketchs inégal (et inégaux) dont on oublie les épisodes à mesure qu’ils se succèdent. Nouvelle déception : Mike Leigh et son PETERLOO bavard et démonstratif. Si le film se veut politique, il faut croire que le spectateurs est un âne à qui il faut tout bien expliquer, dire, répéter, montrer. Un film de télévision (et il y en aura d’autres), léchés mais froid. Certainement le plus redouté de cette édition SUSPIRIA, le remake signé Luca Guadaguino, présentera l’avantage de capter notre attention. Certes trop long et sinueux, il nous laisse dubitatifs et songeurs (tandis que nombreux sont ceux qui huent une production certes sans âmes mais efficace). Le réalisateur italien n’a pas de style, volant à tous ce qu’il insuffle ici. non sans virtuosité. Assommés, nous ferons l’impasse sur FRERES ENNEMIS. La semaine se terminera sur LA surprise du festival avec THE SISTERS BROTHERS, un western signé Jacques Audiard qui de l’écriture à l’orchestration musicale, en passant par une mise en scène intelligente et une direction d’acteurs magistrale, est en tout point majestueux. Sensible, drôle et paradoxalement contemporain. Enfin un titre qui rivalise avec ROMA et THE FAVOURITE.

the favourite

Au sixième jour, nous aurons le tournis : Laszlo Nemes nous perdra avec NAPSZALITA (Sunset) tandis que Julian Schnabel nous donnera envie de vomir (et de nous enfuir loin, très loin, du Lido) avec AT ETERNITY’S GATE. Si SUNSET était l’un des films le plus attendu du festival (en témoigneront les applaudissements lors de l’apparition du nom du réalisateur en projection presse/pro), aucunes attentes particulières pour le film de Schnabel – si ce n’est la découverte de Willem Dafoe en Vincent Van Gogh. Le premier a-t-il beau laissé tout le monde dubitatif qu’il semble de bon ton d’y voir ce que l’on y projette dès lors que l’on n’en saisit rien. Le scénario ne tient pas la route : Nemes nous plonge dans l’irréalisme. Le procédé cinématographique poussé à son paroxysme dans LE FILS DE SAUL est re-sucé sans jamais percuter : Nemes est le réalisateur de l’absolu. Sa protagoniste – aussi magistralement interprétée soit-elle – agit sans raison ou par vengeance peut-être… se mettant en quête (d’un nom, d’un statut, d’un frère, de complots ?) dans une ville dont elle semble connaître les moindres recoins alors qu’elle y débarque… Pour ce qui est de AT ETERNITY’S GATE, entre un principe d’occularition interne primaire (fondant notre regard à celui de Van Gogh) collé à celui d’une caméra virevoltant dans tous les sens et semblant ivre, lui-même collé à une mise à distance toute « picturale » de plans d’établissement (oh, qu’il est joli mon tableau), notre coeur saigne. Autant dire que la crédibilité zéro de la « convention linguistique » totalement mise à mal et le jeu déplorable de Anne Consigny (et pas que le sien) ont raison de notre patience.

Les horreurs entendues sur VOX LUX vous effraieront trop pour nous y risquer (nous guidant à choisir d’autres titres et d’autres sections). On se glissera par contre avec curiosité devant ACUSADA de Gonzalo Tobal. Si nous ne comprenons pas sa sélection en Compétition, le film présente néanmoins l’intérêt de se laisser regarder. Les enjeux sont contemporains tout comme la période mise en scène (ce qui nous change un peu au coeur d’une sélection radicalement tournée vers le passé). Le film laisse à penser à LA QUIETUD de Pablo Trapero relégué à juste titre hors-compétition dans ce qu’ils ont en commun un caractère telenovelas. C’est aussi la vie (faut-il croire). Du moins c’est une impression partagée devant WERK OHNE AUTOR, le grand retour de Florian Hanckel von Donnersmarch pour certains le renouveau du cinéma allemand, pour d’autres (nous) la confirmation que l’Allemagne contemporaine est apte à mettre en scène des récits à l’écriture palpable et à la mise en scène tellement appuyée qu’elle en devient intemporelle. La parabole est sympathique. L’ensemble se laisse regarder. C’est efficace, pertinent… mais tout sauf percutant. Nous devons toutefois avouer nous sentir bien seuls tandis que nous rions en pensant aux effets spéciaux franchement ratés, à l’éclairage à ce point palpable que l’on a l’impression de traverser l’histoire du cinéma (et de la dépoussiérer) et au caractère mièvres de bien des répliques. Il faut croire que le sujet l’emporte sur l’objet. La première semaine prend fin. La début de la suivante voit rivaliser des styles radicalement opposés : avec NUESTRO TIEMPO Carlos Reygadas propose un cinéma des sensations tandis qu’avec 22 JULY Paul Greengrass signe un objet sensationnel (sensationnaliste ?) et efficace. Chronique familiale et générationnelle s’ouvrant peu à peu vers celle d’une relation en perdition – entre amour, passion et famille – NUESTRO TIEMPO nous emporte là où l’on ne s’attend pas. Fascinant d’un bout à l’autre, surprenant et singulier, le film est un voyage au-delà du temps et de nous. S’il nous épuise, c’est de la plus belle des manières. Le réalisateur semble nous faire l’amour tout au long des 173 minutes, malgré nous mais sans jamais nous violer. Bien au contraire. Il nous fond à une histoire qui ne nous appartient pas et dont il ancre la narration avec un note ludique. S’il est impossible pour les festivaliers de comparer 22 JULY à UTOIA qui fut présenté à Berlin, les films n’ont en commun que le massacre autour duquel ils se développent. Paul Greengrass en fait un étonnant film d’action (ou devrions-nous dire ose en faire un film d’action). Il construit un film assez classique aux actes marqués, dessinant la mise en place de l’attaque, l’attaque en elle-même et ses conséquences (politiques comme juridiques). Il met en scène bourreau et victimes en offrant à l’une de celle-ci (un jeune homme résolument déterminé) une place prédominante. L’attaque devient-elle un prétexte que le réalisateur questionne le devenir de nos sociétés. Certes la finesse n’est pas au rendez-vous, mais l’ensemble fait mouche.

nuestro_tiempo

Boudant CAPRI-REVOLUTION (les bons films italiens ne sont-ils pas traditionnellement partout sauf en Italie ?), nous voguons vers l’Australie du XIXème à la découverte de THE NIGHINGALE. Mettant en scène une jeune femme liée par la servitude à un soldat qui abuse d’elle et dont elle décide de se venger (ce qui peut se comprendre dès lors qu’il tue son mari et son bébé, et l’offre à ses subalternes), le film tend au Revenge Movie. La réalisatrice n’est pas dépourvue de talent, mais le propos est trop explicite et l’ensemble manque de finesse. Rageant. Afin de nous achever (littéralement), la Biennale aura la bonne idée de nous offrir ZAN (Killing) comme dernier titre compétitif. Réalisé sans panache, c’est certainement le titre de trop. Au moins, les sélectionneurs auront eu l’idée judicieuse de placer hors-compétition UN PEULE ET SON ROI de Pierre Schoeller (raté), PROCESS de Sergei Loznitsa (trop obscur et long pour être compréhensible) ou encore MI OBRA MAESTRA (My Masterpiece) de Gaston Duprat (à qui nous ne pouvons que recommander de regarder son propre film, EL CIUDADANO ILUSTRE, afin qu’il retrouve quelque inspiration).

Si la présence d’une seule femme en compétition posa question, nous demeurons interdit devant la sélection hors-compétition du film de Valeria Bruni-Tedeschi, LES ESTIVANTS, l’un des (rares) titres intéressants de cette édition. Fidèle à elle-même, la réalisatrice-actrice-scénariste signe une farce sensible qui aborde mine de rien de nombreux enjeux – des migrants à la notion de viol, du deuil à la filiation, du conflit de classe à la liberté individuelle.

Nous aurons mangé plus de 40 titres, pour n’en retenir qu’une petite dizaine. Citons en vrac (outre THE FAVOURITE, NUESTRO TIEMPO, ROMA et THE SISTERS BROTHERS) : OZEN (The River) d’Emir Baigazin dont nous ne nous expliquons pas l’absence en Compétition, L’HEURE DE LA SORTIE de Sébastien Marnier (cruel et sensible), VILLE NEUVE de Félix Dufour-Laperrière (seuil titre intéressant des Venice Days semble-il) ou encore TEL AVIV ON FIRE qui a l’intérêt d’aborder sous l’angle de l’humour le conflit israélo-palestinien et le brutal (et empli de désespoir) JOY de Sudabeh Mortezai.

roma-venezia

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