Interview : Valéry Rosier

On 11/02/2016 by Nicolas Gilson

Projet atypique dans le paysage cinématographique, PARASOL répond à une envie de liberté. Construit au fil de rencontres et de son propre tournage, le film croise trois lignes de vie qui se répondent en écho. Développant une approche esthétique qui transcende proprement la réalité de ses personnages tout en donnant au film une tonalité à la fois colorée et mélancolique, Valéry Rosier signe un premier long-métrage éblouissant, juissif et savoureux. Rencontre.

Valery Rosier, réalisateur de 'Parasol'

Comment est né PARASOL ? - Ce projet est parti de DIMANCHES, qui a gagné quelques prix et a eu quelques achats télé. On a pu mettre un petit peu d’argent de côté auquel je n’ai pas touché en me disant qu’un jour je m’offrirai un film un peu fou. Être libre de partir au bout du monde et de faire le film de mes rêves sans attendre 6 ans le financement. Au début, je pensais faire un documentaire. J’ai lu pas mal de littérature sur le tourisme qui est évocateur de pas mal de maux de notre société. Je me suis lancé : je me suis dit que j’allais partir sur une île et je suis arrivé à Majorque où je n’avais jamais mis les pieds.

Qu’est-ce qui a guidé le choix de Majorque ? - J’ai un peu hésité. J’ai comparé les prix des billets d’avion entre la Crète, les Canaries et les Baléares – qui étaient moins chères. Je voulais une île pour son pouvoir évocateur. Je savais que j’allais parler d’isolement. Une île ne s’appelle pas « isola » pour rien. J’ai choisi Majorque pour des raisons esthétiques et pratiques.

Pourquoi avoir choisi de faire une fiction ? - En me rendant à Majorque, je me suis rendu compte que les touristes ne restaient jamais plus d’une semaine. Vu mon cinéma, je sortais de SILENCE RADIO pour lequel j’ai passé trois ans avec des gens avec qui on a pu créer des rapports très intimes, je n’arrivais pas à imaginer un documentaire autrement qu’avec un lien fort. Je me suis rendu compte aussi qu’il y avait des choses qui me faisaient rire et que j’allais avoir du mal à ne pas m’en moquer. Et je n’aime pas trop me moquer. C’est là que je me suis dit qu’un documentaire n’était pas une bonne idée et qu’il valait mieux raconter des histoires de touristes. (…) Ça s’est fait au tout premier voyage, qui était vraiment un voyage de préparation. J’avais déjà des histoires en tête par rapport aux personnages que je voulais trouver. Je les ai affinées au fil des rencontres.

Comment ce sont justement tissées ces rencontres ? - A ce moment-là, j’étais vraiment tout seul à Majorque, je suis allé trouver des journaux locaux en leur demandant de faire un article sur moi. A force d’insister, ils ont fait des petits encarts. C’est là que je me suis rendu compte de la force d’avoir gagné un prix à Cannes : quand on dit le mot magique « Cannes », un intérêt se manifeste. A chaque fois je disais que tout le monde pouvait participer au film, qu’il suffisait de m’envoyer une photo sur une adresse mail. En deux jours j’ai reçu 300 photos. Entre temps j’avais fait copain avec un tenancier de bar qui m’a proposé de faire les castings dans son établissement.

Parasol - Annie

Des castings fructueux. - C’est là que j’ai rencontré Alfie qui travaille dans l’import-export. Il m’a proposé d’aller boire des coups avec ses copains anglais qui travaillent là aussi : Christian et Ross. Dès que je les ai vus, je leur ai proposé de jouer dans le film et dès le lendemain j’adaptais mon scénario à leurs personnalités. (…) Pere est musicien de rue. Je lui ai juste demandé s’il avait son permis et j’ai pu l’imaginer comme chauffeur de train.

Comment s’est construit le scénario ? - J’avais plusieurs histoires et, deux mois plus tard, j’ai fait venir mon équipe pour les tester. On a tourné en conditions réelles, à quatre. J’ai pu réécrire les histoires à partir de ce qu’on avait tourné. C’est là que je me suis rendu compte de celles qu’il fallait garder. Certaines étaient trop tristes ; très belle mais trop tristes au point que les autres perdaient leur intérêt. Il fallait trouver un équilibre sur le ton. J’ai gardé deux histoires et, après plusieurs tournages, j’ai fait un casting en Belgique lors duquel j’ai rencontré Julienne qui avait été inscrite par sa petite fille.

Ce nouveau casting a-t-il donné une nouvelle impulsion au projet ? - Avec les 15.000 euros de DIMANCHES, il y a eu trois tournages après lesquels j’avais un film d’environ une heure. Je suis allé voir Benoît Roland (ndlr devenu ensuite producteur du film) et lui demandé ce qu’il en pensait. On avait le sentiment qu’on pouvait en faire quelque chose. C’est là qu’on a écrit avec Matthieu Donck l’histoire de Julienne et qu’on a amélioré les autres histoires. On est à nouveau parti 10 jours à Majorque avec un peu de financement, de Tax Shelter. Après on a eu le soutien de Proximus et de la Fédération Wallonie-Bruxelles ce qui nous a permis d’envisager un dernier tournage de quelques jours. Comme quoi avec 15.000 euros tu ne peux pas faire un film. Mais j’ai eu la liberté que je voulais.

PARASOL signe une nouvelle collaboration avec Olivier Boonjing à la photographie. - Olivier est quelqu’un qui pousse les réalisateurs à trouver la forme qui peut répondre au fond. Je trouve ça important. Il sait énormément de chose que je ne sais pas, mais il va être extrêmement à l’écoute de l’univers de chacun. Il travaille avec Matthieu Donck, Xavier Seron et Jacques Molitor, et il a cette capacité de chercher son univers avec chaque réalisateur. Sur PARASOL, on voulait rendre la position de la caméra signifiante. Comme je suis dans cette thématique d’isolement ou de solitude, j’ai envie que mes personnages soient perdus, seuls, dans leur cadre – d’où ces cadres un peu larges. Ils sont un peu décadrés, ils ne sont pas à leur place – on n’a pas l’habitude de voir les personnages là où ils sont. C’est le travail qu’on a fait a deux. Olivier amène aussi toutes les couleurs que je maitrise moins. Dès le début, il m’a proposé d’aller chercher des couleurs qui engendreraient un contre-point. Et puis, ça faisait du bien de voir des couleurs flashy dans un film belge.

Parasol_04

Pourrait-on évoquer comme référence un Ulrich Seidl humaniste ? - C’est exactement ça. Ulrich Seidl qui serait enfin tombé amoureux. J’ai fait mon mémoire sur ce réalisateur. J’admire sa démarche. Je ne me sens pas forcément proche de ce qu’il fait, j’ai un regard plus tendre. J’essaie de comprendre l’être humain alors que je crois qu’il a plus tendance à vouloir montrer, radicalement, sa face noire sans l’expliquer. (…) Mes personnages, même s’ils sont dans des situations un peu tristes ou s’ils prennent des coups, ont pour point commun de toujours se relever et de se mettre en mouvement. C’est là le contrepoint avec le plan fixe. Lorsque Alfie se réveille, je trouvais que la contrainte de la fixité ne servait plus à rien. Je me suis dit qu’il fallait créer des exception dans nos radicalités.

Le mouvement est aussi engendré par la captation video de certaines séquences par le biais d’un smartphone, ce qui ancre un discours sur la génération d’Alfie. - Le GSM c’est une réflexion sur le fait de s’autofilmer, sur ces petites machines qui nous isolent. Alfie le vit avec ses parents et le revit avec ses amis. Je crois qu’on le vit tous. Moi-même je le fais, quand j’arrive devant un panorama, avant de le regarder, je sors mon appareil photo. Il y a toujours cette question : si on ne l’a pas photographié, est-ce qu’on l’a vraiment vécu ? (…) Ces machines ne sont pas extraordinaires pour la mémoire. On perd la relation au présent et aux sensations.

La musique est présente dès l’ouverture du film et semble en nourrir la dynamique. - La musique, c’est quelque chose que je découvre. Avec Manuel Roland et Cyrille de Haes qui ont composé toute la musique du film, j’ai découvert qu’il ne faut pas mettre de la musique triste sur une séquence triste. Ça a l’air simple mais ce n’était pas évident. Tout le secret de la musique, visiblement, est de réussir à faire surgir la tristesse d’un plan sans être triste. Il a fallait trouver l’addition où 1+1=3. A un moment donné, une sorte de rengaine mélancolique et positive est arrivée, et on l’a mise un peu à toutes les sauces. Il y a une unité mélodique très discrète qui est présente du début à la fin du film. La musique est un élément tellement magique que j’aurais eu tort de m’en priver – en même temps j’admire la radicalité des premiers films des frères Dardenne ou un Lars Van Triers qui n’accepte que la musique diégétique.

Cette mélancolie, tragi-comique, est présente dans chaque élément du film. Ce qui est d’ailleurs l’une de ses forces. - C’était un peu un travail d’équilibriste tant au montage qu’au tournage. Il n’y avait pas de recette mais on sentait que ces histoires pouvaient fonctionner ensemble. Il y avait cette relation père-fille plutôt commune au cinéma, le récit burlesque de cette dame âgée et l’histoire plus réalistico-violente d’Alfie. J’ai toujours eu ce sentiment, parce que j’avais de contraintes scénaristiques fortes, que ces histoires avaient un lien, mais au montage ça ne fonctionnait pas toujours. Le film fonctionne avec des cassures mais toutes ne sont pas autorisées. Ça a été la magie du montage avec Nicolas Rumpl. J’ai l’impression d’avoir appris des choses. On a vraiment découvert des choses.

A quel moment est apparu le titre. - Le titre initial était « Happy Holidays » qui nous semblait ironique mais n’avait pas le même sens en anglais. Très rapidement « Parasol » est arrivé. Il est présent dans le film et ça évoque d’emblée les vacances. C’est simple ; c’est un objet simple qui a un pouvoir poétique évocateur. Et puis, c’est mon « mistral gagnant », c’est une boisson que je buvais à l’école quand j’avais 10 ans. C’est un objet à la fois poétique et mélancolique qui évoque aussi la solitude. J’aime la naïveté de ce mot. Et il y a dans le film une naïveté revendiquée – comme une envie de mettre en valeur la beauté du naïf. (…) « Parasol » renvoit aussi à l’enfance. Les vacances organisées, c’est une maman qui te materne. C’est peut-être ce qu’on l’on va chercher en tant qu’adultes : redevenir des enfants dont on s’occupe. Le film questionne la part d’enfant qu’il faut garder en soi. Il y a des parts d’enfant qu’il ne faut pas perdre, et d’autres qui sont un peu ridicules à l’instar de la société qui nous infantilise.

Parasol - Poster

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