Valeria Bruni Tedeschi : Entrevue

On 29/10/2013 by Nicolas Gilson

Valeria Bruni Tedeschi est venue au FIFF de Namur pour y présenter UN CHATEAU EN ITALIE, son troisième long-métrage. L’occasion d’évoquer la notion – réfutée – d’autofiction, la singularité de son travail ou encore le sujet du SIDA qu’elle aborde sans détour dans le film.

Rencontre.

Votre cinéma est présenté comme une forme d’autofiction. Ressentez-vous le besoin de parlez de vous-même à travers la fiction ? - Je pense qu’on parle toujours de soi-même quand on écrit quelque chose. Après, on peut plus ou moins se déguiser. Mais on parle toujours au fond de ce qu’on est et de ses émotions, avec des déguisements plus ou moins impressionnants, plus ou moins spectaculaires. Peut-être que dans mes films ils ne sont pas très spectaculaires, donc on parle d’autofiction parce que le travail d’élaboration n’est pas très apparent. Il est néanmoins très important. C’est la raison pour laquelle le scénario nous a pris quatre ans d’écriture. C’est une représentation d’une réalisé que Noémie Lvovsky, Agnès de Sacy et moi avons vu autour de nous et en nous, et que nous avons élaborée : avec notre imaginaire, on en a fait une histoire avec une cohérence. Pour moi ça n’a rien à voir avec l’autobiographie. Je ne sais pas exactement ce que c’est d’ailleurs. Peut-être que c’est important de savoir le sens des mots, leur étymologie. J’ai intuitivement l’impression que ce n’est pas un mot qui me convient.

La fiction est marquée, notamment avec une mise en abyme – un tournage au sein du film. Ce mécanisme vous apparaissait-il nécessaire ? - Non. On a beaucoup hésité. On n’avait pas du tout envie de mettre un film dans un film. Au contraire. On a décidé de le faire quelques mois avant le tournage. Avant, Nathan était un libraire et son père était éditeur. On a décidé que c’était un acteur qui ne voulait plus être acteur et dont le père était réalisateur. On se méfiait beaucoup de cette histoire de cinéma dans le cinéma. Ce n’était pas attirant pour nous, bizarrement : on en avait très peur. On trouvait ça banal, trop facile. On était très réticentes. Durant longtemps le personnage de Louise était une écrivaine. C’est au bout de plusieurs années qu’elle est devenue actrice, puis une actrice qui a arrêté d’être actrice – ce qui commençait à nous plaire. Tout cela a pris beaucoup de temps. Quand on me parle de biographie, ce n’est pas ce que j’ai vécu. J’ai vécu le travail avec deux scénaristes et ensuite celui avec les acteurs qui a tout chamboulé. Un acteur chamboule totalement un personnage. Ça n’a plus rien à voir avec l’autobiographie. Même quand « ma » mère joue le rôle de « la » mère, elle chamboule complètement le personnage car il devient quelqu’un. Même ma mère n’est pas la mère que j’imaginais : elle est ce qu’elle a fait dans ce film-là, à cette époque-là de sa vie. Elle s’est surprise elle-même. La fiction arrive à partir du moment où on travaille. Je pense que même un documentaire, c’est de la fiction. À partir du moment où on met en ordre la réalité, c’est, pour moi, de la fiction.

Valeria Bruni Tesdeschi @ FIFF Namur © MDS :_MDS9887

« La fiction arrive à partir du moment où on travaille. »

Vous faites tout à la fois le portrait de Louise, de sa famille, de ses souvenirs et de ses douleurs. Comment avez-vous dosé cela ? - On essaie de faire des cassures de rythme au montage et de donner différentes couleurs. On essaie de raconter la vie sans essayer d’être tout le temps drôle, mélancolique ou triste. Il s’agit de pouvoir passer librement d’une émotion à une autre, de façon contrastée.

Le film est tout à la fois excentrique et rempli d’humour. - J’ai un goût pour l’incorrect : je trouve que la vie est scandaleuse et j’ai envie, en tout cas quand je raconte une histoire, d’essayer de me rapprocher de ce qu’il y a de scandaleux. C’est peut-être pour ça que vous dites « excentrique », c’est plutôt quelque chose qui a à voir avec le scandale. Il peut être très étouffé mais être scandaleux quand même. Ce n’est pas quelque chose d’obligatoirement spectaculaire, ça peut-être très discret.

Comme la séquence de la soupe populaire ? - Pour Louise, ce n’est pas scandaleux. Evidemment je la critique. Elle est vraiment ridicule : elle essaie de faire respecter des règles à des gens qui ont froid et qui ont faim. C’est totalement absurde. Elle a une rigidité qui est déplacée dans la situation mais, sur le moment, elle pense que c’est malhonnête de dépasser quelqu’un dans une queue – sans se rendre compte que c’est la société qui est malhonnête et non pas quelqu’un qui essaie d’avoir un peu de soupe en plus. Elle est grotesque et elle-même amorale sans s’en rendre compte. Et j’ai beaucoup de plaisir à la faire assassiner par les mots de quelqu’un, à me moquer d’elle, de moi, parce que je suis une privilégiée qui a du avoir des comportement absurdes à des moments de ma vie. Je trouve aussi que les insultes peuvent être jouissives dans un film, comme les claques. Je trouve ça très cinématographique, une bonne claque. Et là, le personnage qui insulte Louise c’est comme s’il lui donnait des claques, bien placées.

Vous tirez également la Religion au grotesque, tel Dario Fo et son « Mystère Bouffe ». Vous jouez le jeu de la religion et en montrez le ridicule de la ritualité notamment. - Oui, c’est ridicule, c’est misérable mais je vois Louise comme quelqu’un qui n’arrive pas à entrer dans la foi. Elle tourne autour, elle reste à la périphérie, alors que sa mère est dans la foi. Elle s’engueule avec la Sainte-Vierge, elle peut s’énerver, dire qu’elle n’a plus la foi – même si, quand elle le dit, elle l’a. Elle est à l’intérieur de quelque chose alors que Louise est à l’extérieur. C’est comme si elle frappait à des portes qui ne s’ouvrent pas. Elle fait tout de manière extérieure. Elle essaie de faire avec sa volonté mais elle n’arrive pas à toucher à un instant de foi. Pour moi, c’est misérable dans le sens tendre du mot. La frontière entre la superstition et la foi m’intéressait. C’est quelque chose qui m’intrigue beaucoup. J’aurais voulu l’investiguer encore plus et je le ferai peut-être un jour. Le moment où l’on franchi la frontière entre superstition et religion.

Un château en Italie - Valeria Bruni Tedeshi

« Ce n’est pas grave, c’est une maladie comme une autre. »

Vous abordez dans le film le SIDA, d’une très belle manière, à travers une réplique qui est tout à la fois une gifle et une prise de conscience pour le spectateur : « Ce n’est pas grave, c’est une maladie comme une autre ». - Oui. Cette réplique était très importante pour moi. C’est le titre d’un article de Libération que j’ai lu peu avant le début du tournage. Quand je l’ai lu, j’ai appelé l’acteur qui joue le rôle du personnage et je lui ai dit qu’il fallait absolument qu’il dise ça. J’ai trouvé le moment. Je trouvais que c’était très important de le dire parce que, c’est vrai, c’est devenu une maladie comme une autre. En même temps, mon film est presque un film d’époque par rapport au SIDA : ça parle de la maladie lorsqu’elle n’était pas encore une maladie comme une autre. Le frère de Louise est l’un des derniers malades du SIDA « d’avant ». Et il dit que c’est une maladie comme une autre parce que c’est en train de le devenir. Mais pour lui, malheureusement, ça ne l’a pas été. Et donc je parle de ce moment-là où le SIDA était encore une maladie vraiment, vraiment terrifiante. Je ne dis pas qu’elle n’est pas grave mais qu’aujourd’hui quand on dit à quelqu’un qu’on a le SIDA, il n’y a pas ce souffle qui manque qu’il y avait avant. Là, dans la scène entre le frère et le fiancé, au moment où il dit « J’ai le SIDA », il y a une paralysie – d’ailleurs il commence à faire gaffe sur gaffe car il ne sait pas quoi dire. Je parlais encore de cette époque-là. Alors que j’ai fait le film maintenant et que c’est, heureusement, devenu presque une maladie chronique.

Il y a justement un trouble. Dans quelle époque le film est-il ancré ? - C’est une question intéressante : le film est un film tourné « maintenant » qui parle du SIDA « à l’époque ». J’ai dû un peu m’arranger avec le fait, qu’heureusement, la trithérapie a fait que ça a basculé. On pourrait presque dire l’année où ça a basculé. Moi, dans mon expérience, malheureusement, mon frère est mort du SIDA juste avant que ça ne bascule – mais vraiment juste avant. Pour donner un exemple qu’il s’agit d’un film d’époque, le frère prend plein de pilules. Maintenant, avec la trithérapie, on n’a plus 40 pilules à prendre par jour comme avant. Dans la journée de quelqu’un qui avait le SIDA, il y avait un moment où il fallait qu’il avale 40 comprimés gros comme ça (elle fait le geste en collant l’extrémité de son indexe à celle de son pouce). Maintenant il n’y a plus du tout ça. Par rapport au SIDA, c’est un film d’époque ; par rapport au fait que c’est tourné maintenant, c’est un film de maintenant (rires).

C’est un élément très déstabilisant. On se retrouve confrontés à la réalité d’alors, à l’image terrifiante du SIDA, et on est perdu entre deux époques. - Moi aussi j’étais entre deux époques. On a beaucoup parlé de ça. Vous soulevez une question très intéressante que je trouve très importante. Il est très important de ne pas dire que le SIDA est une maladie comme une autre. Parce que s’il est bien que ça dédramatise, ça enlève aussi une vigilance qui est importante à avoir pour les jeunes et les pas jeunes : le fait de se protéger et de penser que c’est une maladie qui existe, qui est très grave. Je trouve que trop la banaliser, c’est dangereux aussi. C’est important de rester vigilant. Dans les pays occidentaux je pense que c’est devenu une maladie plus « chronique » alors que, malheureusement, en Afrique et dans des pays plus pauvres, c’est une maladie encore très très mortelle.

Valeria Bruni Tedeschi @ FIFF Namur © Marc Bo :IMG_0308MBO

« La musique, c’est très bizarre : tout de suite ça marche ou pas. »

Vous créez votre propre univers à la fois scénaristique et de mise en scène : on est dans un cinéma extrêmement réaliste et vous virevoltez vers la poésie… On est malmenés en tant que spectateurs. - C’est vraiment un compliment que vous me faites car, en tant que spectateur, j’aime bien être malmenée. On a travaillé pour, aussi bien au scénario qu’au montage et pendant le tournage.

Est-ce que vos co-scénaristes interviennent également au montage ? - Oui. Elles regardent des versions de montage : leur regard est très important. J’ai pendant longtemps travaillé au montage avec Francesca Calvelli, une monteuse italienne. Il y a eu plusieurs étapes de montage que Noémie Lvovsky et Agnès de Sacy ont regardées. Ensuite – le montage a été très long – j’ai eu une deuxième étape de montage avec Laure Gardette. Il y a eu encore des projections de montage avec mes co-scénaristes car c’était très important pour moi qu’elles voient les différentes étapes de montage.

Comment avez-vous choisi la musique ? - On l’a choisie avec la monteuse – beaucoup avec Francesca – et ma mère m’a beaucoup aidée. C’est une musicienne, c’est une pianiste. Un de ses amis musiciens m’a trouvé le thème du film : un morceau de Martucci, un compositeur italien qui n’est pas très connu et qui avait la qualité d’avoir été joué aussi bien par piano que par orchestre. On pouvait utiliser le morceau pour que la mère le joue au piano et ensuite le reprendre comme musique de film. Ça a été une grande trouvaille de cet ami de ma mère, Riccardo Carramella. Je l’en remercie beaucoup. On dirait une musique composée pour le film. Ensuite, il y a des musiques que l’on trouve au montage : ce sont simplement des musiques que j’aime. C’est du hasard. Par exemple « La palpa col pomodoro », c’est une chanson que j’ai entendue un jour en montant dans la chambre de ma fille à qui j’avais offert un disque de chansons italiennes pour enfants. Je l’ai bien écoutée et j’ai appelé la monteuse en lui disant que cette chanson est merveilleuse. Je lui ai dit que j’aimerais bien la mettre et lui ai demandé si elle ne trouvait pas ça ridicule. Elle m’a répondu que non seulement ce n’est pas ridicule mais qu’en plus elle a été composée par Nino Rota, le compositeur de Fellini. Je l’ignorais, c’est connu pour être la chanson d’un feuilleton italien très célèbre dans les années 70. Et il s’agit d’une musique d’un très grand compositeur. Mais c’est du hasard. Si je n’étais pas montée à cette seconde-là dans la chambre de ma fille, qu’elle n’avait pas mis ce disque à ce moment-là… Les musiques, c’est beaucoup au hasard. Même dans ACTRICES, le Mozart que j’avais choisi c’est parce qu’un jour je courais sur un tapis en regardant une petite télé où passait cet air-là de Mozart, « L’ho perduta ». J’avais rendez-vous au montage un quart d’heure après, j’ai demandé à ce qu’on essaye cette musique et tout de suite ça marchait. La musique, c’est très bizarre : tout de suite ça marche ou pas. C’est comme un habit : ça s’épouse ou ça ne s’épouse pas. On n’a pas d’hésitation. C’est une évidence.

Un chateau en Italie - affiche

L’interview vidéo réalisée pour le Blog du FIFF

« La pappa col pomodoro », Rita Pavone

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