Sur le tournage de… Une Part d’Ombre

On 07/03/2018 by Nicolas Gilson

UNE PART D’OMBRE

Un film sur le soupçon par Samuel Tilman

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David est un jeune père de famille comblé : une femme qu’il aime, deux jeunes enfants adorables, une bande de potes soudée avec laquelle ils partent en vacances en tribu. Mais au retour de leur dernier séjour dans les Vosges, David est interrogé par la police dans le cadre d’un meurtre. Rapidement, l’enquête établit que David, sous des dehors irréprochables, n’avait pas une vie aussi lisse que ce qu’il prétendait. Même si Noël, son meilleur ami et Marco, son avocat, le soutiennent sans conditions, le doute se propage et des clans se forment.

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Docteur en Histoire, Samuel Tilman est un réalisateur autodidacte qui travaille comme documentariste avant de co-écrire et de produire le deuxième long-métrage de Joachim Lafosse, CA REND HEUREUX. Endossant le rôle de producteur, il fonde en 2005 Eklektik productions ce qui ne l’empêche pas de continuer à travailler comme documentariste. Par ailleurs dramaturge et metteur en scène, il signera un premier court-métrage de fiction en 2008, VOIX DE GARAGE, avant de voir son second court-métrage de fiction, NUIT BLANCHE, faire le tour des festivals et décrocher notamment le premier Magritte du court-métrage. Tout en continuant ses multiples activités, tandis que UNE PART D’OMBRE entrait en phase de production, il accepte de prendre les rennes de la réalisation du long-métrage documentaire en animation LE DERNIER GAULOIS. En parallèle, il continuera à travailler sur l’écriture de son premier long-métrage de fiction avec l’avantage d’avoir du recul et de devenir lecteur de son propre projet, tout en apprenant beaucoup sur le travail en amont du découpage. En 2016, après une période de maturation, il le réalise enfin.

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Rencontre avec le réalisateur

Comment présenteriez-vous UNE PART D’OMBRE ? - Le film s’articule autour d’une enquête qui va avoir un impact sur la vie du protagoniste ; son couple, sa vie sociale et son groupe d’amis. C’est un film sur le soupçon et sur l’interrogation que ses proches vont avoir sur lui parce qu’on va découvrir sa part d’ombre, sa zone d’ombre.

Le choix du titre était-il une évidence ? - Comme c’est un film sur le doute, j’avais pensé à « L’ombre d’un doute » ou « Bénéfice du doute », mais il y avait les films de Hitchcock. Quand « Une part d’ombre » est arrivé comme titre de travail, je me suis dit que ce serait le titre du film. J’aime bien l’idée qu’on a tous une part d’ombre et qu’on n’est jamais sûr de connaître tout, et ce même sur la personne dont on est le plus proche. C’est une idée que je trouvais juste par rapport au film.

Comment le film se construit-il ? - Il va se présenter comme un arbitrage entre le protagoniste et les personnages secondaires. Fabrizio (ndlr qui interprète David, le protagoniste) est presque de tous les plans et la question sera de savoir comment faire exister (au montage) les personnages secondaires. J’ai été fort influencé par le film de Farhadi, A PROPOS D’ELI, qui présente une même dynamique : c’est un groupe qui part en vacances et qui implose lorsqu’un enfant disparaît dans l’eau car les personnages se rejettent la responsabilité. Comme UNE PART D’OMBRE est un film sur le regard, l’enjeu sera dans le contre champs – comment le protagoniste est regardé par son entourage. J’essaie de construire le film en me situant dans le point de vue des amis de manière à ce qu’on ne sache jamais rien de plus qu’eux sur le personnage principal. Le spectateur n’aura jamais un coup d’avance.

Comment cette dynamique s’est-elle présentée à l’écriture ? - Mon postulat à l’écriture reposait sur l’idée que quand on n’a pas d’élément objectif pour juger quelqu’un, on est dans les arguments moraux. La part d’ombre, c’est justement dans quelle mesure je suis en empathie avec ce que le protagoniste tait à ses proches ou comment tout mensonge peut se retourner contre lui.

Comment ce jeu de points de vue évolue-t-il sur le plateau afin d’anticiper les possibilités de montage ? - Sur le plan matériel, des éléments reviennent comme des arguments à charge ou à décharge dans le film. J’ai envisagé des plans où on les voit et d’autres où on ne les voit pas, ce qui me permettra de montrer plus ou moins de choses au montage. J’ai surtout travaillé avec les comédiens en leur disant l’intention dans laquelle doit être le personnage, et puis, systématiquement, j’allais vers tout autre chose en demandant des variations très importantes dans le niveau de jeu. J’ai envie de faire basculer le spectateur entre innocence et culpabilité durant tout le film en jouant par variations. Je pense que c’est assez jouissif pour les comédiens. Ils ont bien aimé cette idée de ne pas jouer 25 prises de la même manière, ce qui peut être fait sans prévenir tout le groupe.

En montage on est parfois assez étonné qu’un comédien qui part sur un mood peut être tout à fait raccord sur un contre-champs avec une prise qui n’a absolument rien à voir. Il peut être assez jouissif au montage de prendre le comédien dans trois intentions totalement différentes. De cette façon tu recrées une dynamique. Ce qui est hallucinant dans le montage, c’est la possibilité de re-création. Il me semble dès lors essentiel de ne pas être dans une sorte d’auto-conviction en me disant que tel ton serait le bon. Parfois, en donnant des consignes différentes aux comédiens, on débloque des choses qui nous amènent ailleurs. Même si les comédiens ont une chronologie claire de l’évolution de leur personnage, chaque situation peut être vécue de manière différente. Comme c’est un film sur le soupçon, il ne délivrera pas une seule vérité.

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Est-ce que cette dynamique de variation se retrouve aussi au découpage/cadrage ? - Pas complètement car c’est un film à l’épaule qui, sans être nerveux, fait respirer le cadre. À mesure qu’on avance dans le film, la caméra se stabilise et se rapproche des personnages jusqu’à être proche d’un cadre de cinéma de genre. À la fin du film, on est sur pied avec des travellings et on tend de plus en plus au thriller psychologique.

Le plan de tournage a-t-il pu suivre cette évolution technique ou a-t-il fallu que la technique s’y adapte ? - Dans une autre économie, j’aurais tourné de manière chronologique parce qu’en plus le personnage principal perd du poids. Cela m’aurait permis de faire évoluer pragmatiquement tout ce qui est lumière. Comme on n’a pas pu le faire, on a été obligé d’être attentif à ça et de savoir où on se trouvait dans le film. Mais rares sont les films qui peuvent se le permettre. J’ai fait le parti-pris d’un casting belge. Cela me permettait notamment de me sentir plus à l’aise avec l’impression de travailler en famille – pour moi comme pour eux. En choisissant ça, j’ai aussi opté de travailler sur une économie adaptée.

Vu la démultiplication des points de vue et les variations de jeu, le travail avec la scripte devait être d’autant plus important. - C’était essentiel. Comme le scénario présente une écriture en montage parallèle, il y avait des plans très précis à tourner. De la même manière, il y a une continuité physique dans le personnage dans la mesure où il est de plus en plus marqué par le temps qui passe. Tous les éléments matériels jouent dans ce genre de film. Le moindre mouvement ou le moindre objet que manipule le personnage peut devenir signifiant pour le spectateur.

A quel moment pensez-vous au casting ? - Je repousse le casting, parce que quand tu écris il me semble bon de ne pas mettre des visages. Dès que tu poses des choix – casting, décors, lieux, choix esthétiques – c’est le début de la réalité du tournage et ça resserre de plus en plus le choix des possibles. A partir du moment où on entre en préparation, ce n’est pour le réalisateur que du renoncement. Et c’est au réalisateur d’assumer ces choix-là. Quand tu es réalisateur, souvent tu te dédouanes de tes choix en mettant tout sur le dos de la production. Et je crois que je n’ai pas ce réflexe là. J’espère ne pas faire un mauvais film, mais s’il est moyen je sais que ça repose sur mes choix. Je n’aurais par exemple pas pu avoir ce casting-là et deux fois plus d’argent. Il faut se dire que « l’économique » est en soi une contrainte, comme tout.

Etait-ce facile d’imposer ce casting belge ? - Au départ, quand on cherchait des coproducteurs, comme le rôle principal est important, on m’a suggéré « quelqu’un de connu ». Cela m’aurait probablement permis de doubler le budget, mais je ne pense pas que j’aurais été plus à l’aise en terme de liberté de travail. Je risquais plutôt de me faire déposséder du film, d’être moins à l’aise dans mon travail avec les comédiens et, techniquement, de travailler dans une économie où tout coûte plus cher. Je ne regrette pas ce choix car il va donner une authenticité au film. Une économie impose un style ou du moins il faut que le réalisateur réfléchisse à son approche en fonction de l’économie.

Est-ce l’influence de votre casquette de producteur ? Dans quelle mesure le fait d’être par ailleurs producteur interfère dans votre travail de réalisateur voire même de scénariste ? - Je me suis toujours posé cette question. Sur mes projets personnels je ne suis jamais aux avant-postes. C’est Marie Besson qui produit le film, dès le départ dans les forums de production jusque dans les discussions avec les équipes. Par contre, comme je suis associé de la boîte de production, je suis conscient des réalités économiques. Je me suis toujours demandé si c’était un inconvénient ou un avantage. Je gagne du temps parce que je ne fantasme pas des trucs qui ne seront pas possibles, par contre c’est un inconvénient de ne pas faire abstraction des contraintes et de se dire qu’on pourrait le tenter malgré tout. Je me dis que ce que je perds d’un côté, je le gagne de l’autre.

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UNE PART D’OMBRE
Réalisation & Scénario : Samuel Tilman
Avec : Fabrizio Rongione, Natacha Régnier, Baptiste Lalieu, Myriem Akheddiou, Yoann Blanc, Erika Sainte, Christophe Paou

Image : Frédéric Noirhomme
Production : Eklektik productions
Productrice exécutive : Marie Besson
Directrice de production : Caroline Tambour

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Filmographie Samuel Tilman (réalisation)
UNE PART D’OMBRE (LM – fiction – 2017)
LE DERNIER GAULOIS (LM – Documentaire/Animation – 2015)
BLACK HEART, WHITE MEN (LM – Documentaire – 2011)
NUIT BLANCHE (CM – Fiction – 2010)
KONGO (Série documentaire – 2010)
VOIX DE GARAGE (CM – Fiction – 2008)
ANSS : UNE LUTTE ORDINAIRE (LM – Documentaire – 2006)
MFUMU MATENSI, L’ONCLE MISSIONNAIRE (LM – Documentaire – 2004)

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mise en ligne initiale le 19/12/2016

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