Critique : Une nouvelle amie

On 03/11/2014 by Nicolas Gilson

Avec pour enjeu central l’accomplissement de soi, UNE NOUVELLE AMIE n’en est pas moins un portrait réaliste et sarcastique de la société française, bourgeoise, d’aujourd’hui. Au travers d’une adaptation très personnelle d’une nouvelle de Ruth Rendell*, François Ozon questionne les identités de genre, le désir et les pulsions en focalisant son attention sur une Claire, une jeune femme bouleversée par une rencontre singulière. Cinéaste aussi prolifique que talentueux, il offre à la sublime Anaïs Demoustier un rôle plein de nuances et extrêmement sensuel. A ses côtés Raphaël Personnaz et Romain Duris sont, différemment, surprenants.

Une Femme avec toi

Plongée dans une dépression suite à la disparition de son amie Laura, Claire (Anaïs Demoustier) reprend goût à la vie au contact d’une nouvelle amie extra-ordinaire. D’abord troublée par cette découverte, Claire ne peut s’empêcher de la juger mais noue avec elle une complicité aussi forte, si pas plus, que celle ressentie auprès de Laura. Se révélant femme au fur et à mesure que leur relation se tisse, Claire doit faire face à ses désirs et pulsions inavoués…

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L’une des forces de l’écriture de François Ozon est la complète centralité du personnage de Claire. Si l’identité tenue secrète de sa nouvelle amie est un élément de complicité entre elle et le spectateur, le parcours principal auquel nous convie le réalisateur est celui d’une femme on ne peut plus ordinaire – rangée voire formatée par les codes d’une société bourgeoise et normée – qui se trouve contrainte, par loyauté envers son amie défunte, d’affronter ce qu’elle considère comme des interdits.

Après une brève mise en bouche qui attise notre attention tout en esquissant subtilement l’objectualisation d’un désir qui se révélera pluriel, François Ozon concentre notre attention sur le discours de Claire. Tandis qu’elle pleure sa meilleure amie, il met en scène ses souvenirs balayant avec fluidité une tranche de vie allant de l’enfance à l’âge adulte. Déjà nous partageons son émotion tout en prenant conscience – grâce à des références cinématographiques habiles – du caractère trouble de la complicité entre les jeunes filles, bientôt femmes. L’orchestration musicale de Philippe Rombi guide-t-elle notre attention que le réalisateur lui confère un emploi singulier : en effet, Claire chantonne la mesure au coeur même du flash-back, les temps semblant se confondre tandis qu’une singulière mise en abyme nous interpèle.

Claire décide d’épauler David (Romain Duris), le mari de Laura, plus par égoïsme que par altruisme – un sentiment bien bourgeois de s’épanouir à travers ce qui n’est en somme qu’une illusion. Ne le décide-t-elle après tout pas au fil d’une conversation entendue avec Gilles (Raphaël Personnaz), son époux avec qui elle vit une relation presque mécanique. C’est alors qu’elle découvre David sous un nouveau jour, un nouveau visage aussi : celui de Virginia.

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L’homme déclare vivre son deuil en se travestissant. Un acte apriori inconcevable pour Claire – et ce d’autant plus que celui-ci est la prémisse à une transition dont elle ne peut alors prendre conscience. Est-elle alors perturbée qu’elle est comme hypnotisée par ce qu’elle ne peut s’empêcher de rejeter. Complice malgré elle de Virginia, elle fait d’elle une nouvelle amie au contact de qui elle s’ouvre à elle-même et à ses pulsions. Incarnant jusqu’alors une parfaite figure bourgeoise et bien pensante, Claire devient, enfin, femme en faisant fi des oeillères qu’elle s’est elle-même imposées jusqu’alors. Un épanouissement qui peut enfin aller de pair avec un désir de maternité jusqu’alors refoulé ou, paradoxalement, interdit.

Croisant l’éveil à soi de ses deux principales protagonistes – Victoria devenant femme au même titre que Claire – François Ozon propose une radiographie à la fois réaliste et fantasmée de la société française et de son ouverture aux questions de genre. Au fil de l’évolution narrative et des interactions, il propose ainsi une image plurielle de l’homosexualité moquée par Gilles, faussement tolérée par les parents de Laura ou rejetée avant d’être comprise par Claire. Elle est également magnifiée par le réalisateur lors d’une séquence de cabaret où prennent sens les paroles assez « idiotes » pour être universelles de la chanson « Une Femme avec toi » – incontournable titre du répertoire de Nicole Croisille.

Focalisant sans cesse notre attention et maitrisant les effets de surprises qui teintent le film d’une logique de thriller, François Ozon dirigeant avec brio ses acteurs qu’il filme avec sensibilité. Il ancre un jeu manifeste entre une artificialité distanciée (et souvent référentielle) et un réalisme père d’une sensualité déroutante tant il nous fond au désir et aux pulsions de Claire et de Victoria. Pleine d’humour, l’approche n’en est pas moins troublante à l’instar de l’ouverture suggérée par l’orchestration de la séquence finale.

* Nouvelle titre du recueil « Une amie qui vous veut du bien », Ruth Rendell, Paris, Librairie des Champs-Élysées, Le Masque n°1951, 1989 /The New Girlfriend and Other Stories, Ruth Rendell, Londres, Hutchinson, 1985

une nouvelle amie - affiche

UNE NOUVELLE AMIE
♥♥♥
Réalisation : François Ozon
France – 2014 – 105 min
Distribution : Cinéart
Drame

Film Fest Gent 2014 – Compétition Officielle

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