Une histoire d’Amour

On 31/03/2013 by Nicolas Gilson

A force de vouloir le composer avec sophistication, Hélène Fillières rate son premier long-métrage. Alors qu’elle s’attaque avec l’adaptation du roman de Régis Jauffret, « Sévère », à une sujet trouble et tabou à bien des égards, elle ne parvient pas à en transmettre le caractère pulsionnel, l’érotisme et la suavité. A peine réussit-elle à tendre à une certaine désacralisation du sadomasochisme. Regrettable.

« Il n’a pas tenu sa promesse »

Un homme et une femme forment peu à peu un couple. Ils n’ont pas de noms. Il est riche et arrogant. Le pouvoir le rend fou. Elle semble être escort – une pute comme il le lui dit – et apparaît être mariée à un homme avec qui elle vit dans un pavillon glacial qui ressemble à un catalogue de décoration. Ils se retrouvent, s’unissent et s’épuisent dans des jeux sexuels dont la violence et la froideur les excitent. L’essence d’UNE HISTOIRE D’AMOUR est puissante et sulfureuse. Toutefois le scénario construit par Hélène Fillières n’en dessine que les contours. Elle esquisse à travers une série de tableaux des portraits plats et caricaturaux d’une rare froideur et artificiels. Elle singe les relations et préfère aux sensations la représentation. Ainsi, après une introduction fatigante et tristement conditionnante, elle opte pour une ligne narrative mélangeant un présent relatif (la femme dans l’avion) et un passé qui se compose de réminiscences (les pensées de la femme dans l’avion). Dommage car « Sévère » et le fait divers qui est à l’origine du roman sont un terreau riche pour s’attaquer aux amours sadomasochistes et aux jeux et manipulations qui peuvent en découler.

Le film s’ouvre sur un homme (Benoît Poelvoorde) recroquevillé, à genoux, qui se sangle le corps. Le geste est fort, déroutant. La réalisatrice opte alors pour un travelling circulaire qui paradoxalement met à mal la frontalité et annihile la froideur alors pertinente. Elle brouille ensuite les pistes. En voix-over une voix d’homme – celle de Richard Bohringer dont le visage apparaît bientôt maquillé comme une pauvrette qui a tenté d’imiter le Joker – offre un discours inénarrables comparant les histoires d’amours à des planètes* avant qu’un dialogue en voix-off ne s’établisse. Cette même voix d’homme répond alors à celle d’une femme (Laetitia Casta) qui demande après son passeport. Si on ignore ce qu’il s’est passé – bien qu’on puisse l’imaginer sans prendre de risque –, on sait que quelqu’un lui a fait une promesse, une promesse qu’il n’a pas tenue… C’est alors que la musique composée par Etienne Daho entre en jeu !

Cet avant-propos contient déjà toutes les failles de la réalisation d’Hélène Fillières. D’emblée, elle joue avec les effets sans qu’ils n’expriment quoi que ce soit si ce n’est un pur conditionnement du spectateur. Car si l’échange entre la femme (Casta) et l’homme (Bohringer) peut déjà esquissé le jeu de réminiscence, la captation et le montage sont désespérément démonstratifs. Le trouble ne provient dès lors pas de ce que contient cette séquence mais de la manière dont elle est mise en scène. Un vulgaire effet de style qui manque cependant de cohérence.

L’ensemble de la mise en scène est à cette image : des travellings sans intérêt, des ralentis tellement appuyés qu’ils en deviennent pathétique, des effets de mouvement éreintant tant la caméra est présente, un découpage et des jeux de montage dont les dynamiques ne font que platement (trop) sens, un renfort musical atmosphérique,… Les intentions sont palpables plus que sensibles (malgré une superbe lumière). Ainsi la femme (Casta) et celui qui semble être son époux (Bohringer) sont des figures lasses, souvent immobiles, qui regardent dans le vide au point de filer des sueurs froides et des envies de meurtre.

Les scènes de sexe ne font que caricaturer les pratiques des deux amants. Qu’importe que les comédiens simulent – encore que la pornographie employée à dessein peut nourrir un propos – si cela insuffle une dynamique réaliste. Or, ici, il n’en est rien. Seule une scène** fonctionne car le sadomasochisme y est esquissé avec tendresse. Toutefois, enlisée dans une séquence en montage alterné, elle perd sa force.

Seule cette scène rend pulsionnelle et passionnelle la sexualité – et la relation du couple. Etonnamment il s’agit également de la seule scène où Laetitia Casta arbore un maquillage souligné. Car Hélène Fillières a eu le tort d’envisager sa protagoniste comme trop naturelle au point qu’elle ne soit pas crédible et, pire, que Casta – au-delà d’apparaitre non cinégénique – exacerbe un engluant pathos (celui renforcé par les regards dans le vide).

La liste des illogismes et des éléments (notamment les décors) dont la seule cohérence est la froideur qu’ils transcendent serait un véritable réquisitoire contre un film qui semble malgré tout nourri d’intentions sensibles. Dommage.

* « Les histoires d’amour sont des planètes privées.
Elles se volatilisent quand leurs habitants les ont quittées.
Elles obéissent à des lois inconnues du reste de l’univers.
Inconnues même de ceux qui les habitaient.
On nous jugera au nom des lois qui n’étaient pas les nôtres au moment des faits. »

** La femme (Casta) talque l’homme (Poelvoorde) avant de lui enfiler une combinaison en latex.

UNE HISTOIRE D’AMOUR
•/♥
Réalisation : Hélène Fillières
France / Belgique – 2012 – 80 min
Distribution : Imagine Film
Drame

Rotterdam 2013 : Bright Future
Festival Ramdam 2013

Mise en ligne initiale le 16/01/2013

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