Critique : Une enfance

On 06/10/2015 by Nicolas Gilson

S’intéressant à une période de vie fondatrice, Philippe Claudel livre avec UNE ENFANCE un témoignage d’autant plus troublant qu’il balaie les frontières de la représentation et nous fond pleinement au ressenti de son protagoniste, un enfant à l’aube de son adolescence. Profondément humaine l’approche est sublime tant elle transcende, au-delà d’une réalité tragique, la vitalité d’un âge où la naïveté demeure synonyme d’espoir. Au fil d’une chronique estivale, le réalisateur nous offre une rencontre qui se révèle foncièrement intime puisqu’il nous invite à un voyage, à la fois singulier et universel, où nous attend l’enfant que nous avons été.

Je rêve jamais

UNE ENFANCE met-il en scène le destin d’un jeune héros ordinaire qui, prenant doucement conscience de lui-même, lutte pour vivre que l’article semble se pronominaliser. D’emblée Philippe Claudel exacerbe l’énergie de Jimmy (éblouissant Alexi Mathieu) qui traine avec et malgré lui son petit frère Kevin (non moins éblouissant Jules Gauzelin), casse-coup et grande-gueule, qui le porte comme modèle. Chargé de s’occuper de leurs repas, de faire les courses ou de veiller à leur réveil et leur toilette, l’enfant est déjà un petit adulte. Le réalisateur impressionne son quotidien en observant le cadre où il évolue et en s’intéressant aux étoiles qui illuminent ses pensées ou jalonnent malgré tout son chemin. Nous faisons corps avec Jimmy et sa solitude le temps de l’été où il quittera à jamais son insouciance.

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Avec pour décor Nancy et la dualité de son paysage où se côtoient la froideur industrielle et la chaleur d’une nature encore sauvage, le film apparait sans frontière et, bien qu’ancré dans la réalité sociale d’aujourd’hui, atemporel. Vivant dans une ancienne cité ouvrière, Jimmy est à la charge de Pris (déroutante Angelica Sarre), une mère plus infantile que lui, dont on devine le passé trouble, ponctué de quelques années de prison. Elle a pour compagnon Duke (saisissant Pierre Deladonchamps), un facho ordinaire – il n’est pas raciste puisqu’il a un ami arabe – plutôt ennuyé de devoir faire avec deux gamins qui ne sont pas de lui. Observateur et jamais voyeur, Philippe Claudel porte un regard lumineux sur un monde d’ordinaire caricaturé, singé et dès lors plus misérabiliste qu’il n’est miséreux. Se faisant il donne la parole à des petites gens, ordinaires, dont la réalité traduit celle, plus large et universelle, d’une société qui se revendique égalitaire…

Cadrant à hauteur de l’enfant, Philippe Claudel fait corps avec sa nervosité. La fluidité de son approche, tant esthétique que narrative, la rendant d’autant plus intense que le réalisateur nous offre de nombreuses respirations. Derrière la solitude de son protagoniste, se dessinent des mains tendues, des intentions quelques fois discrètes, que nous devinons néanmoins salvatrices. La centralité du jeune protagoniste est-elle totale que Philippe Claudel parvient à impressionner au-delà de son énergie celle du monde qui l’entoure – à l’instar d’une grand-mère aimante qui n’a néanmoins pas les armes pour répondre à ses attentes silencieuses, d’une professeur d’école aussi passionné que passionnant dont le total dévouement n’en est pas moins faillible, d’une voisin trop silencieux mais toutefois présent ou d’une jeune amoureuse dont le regard réchauffe notre coeur.

Doucement romanesque, sublimé par un emploi brillant de la musique, UNE ENFANCE se dessine, derrière la violence – verbale et physique – de son réalisme, comme une ode à la vie où nous devenons les témoins, quelque peu meurtris, de la transformation d’un gamin qui, tel un papillon, court enfin vers la lumière…

UNE ENFANCE
♥♥♥(♥)
Réalisation : Philippe Claudel
France – 2015 – 100 min
Distribution : Lumière
Chroniques initiatiques

FIFF 2015 – Compétition Officielle

Une enfance, Affiche
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