Critique : Una via a Palermo

On 06/07/2014 by Nicolas Gilson

En adaptant à l’écran son ouvrage « Via Castellana Bandiera» (titre original de UNA VIA A PALERMO), Emma Dante signe un film tout à la fois sensible et sensationel où un duel improbable entre deux conductrices est le berceau d’une fine critique de la société. S’essayant pour la première fois à la réalisation, la dramaturge italienne s’approprie les possibilités offertes par le médium cinématographique afin d’écrire visuellement de nombreuses métaphores tout en exacerbant le ressenti de ses protagonistes. Hypnotisant.

unea  ia a palermo - emma dante

Rosa (Emma Dante) et Clara (Alba Rohrwacher) se rendent à Palerme pour un mariage. La première est originaire de la ville sicilienne mais a horreur d’y retourner depuis qu’elle l’a quittée, ce qui rend d’autant plus nerveuse sa conduite alors qu’elle se perd dans les rues sinueuses. Agitée par la conversation de plus en plus animée avec Clara, Rosa s’engouffre à toute allure dans une ruelle étroite faisant bientôt face à une voiture arrivant en sens inverse. Au volant de celle-ci, Samira (Elena Cotta), figure matriarcale, refuse de faire demi-tour. La confrontation de leur entêtement ouvre sur un duel d’autant plus captivant qu’il tient de l’absurde.

L’ouverture du film condense énormément d’éléments qui sont révélateurs des personnalités des protagonistes et de leur réalité. Outre la découverte d’un couple lesbien dans la banalité d’une dispute, Emma Dante esquisse le quotidien d’une famille locale au sein de laquelle le mutisme et la froideur de la grand-mère impressionnent. Avec économie, grâce notamment à la mobilité de son cadre, Emma Dante transcende proprement l’énergie et le caractère de ses personnages. C’est ainsi qu’elle s’attarde a priori sur le personnage de Samira qu’elle détache de l’hypothèse familiale en l’appréhendant dans sa solitude alors qu’elle se rend au cimetière sur la tombe de sa fille. Si elle épouse d’abord les gestes de la femme, elle s’en distancie afin de laisser présager, avec poésie, le chemin où la conduit la lassitude.

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Les deux femmes qui se font face ne se connaissent pas. Pourtant elles se tiennent devant le reflet de leur propre miroir. Rosa ne se retrouve-t-elle pas confrontée à la mère dont elle prétend avoir fait le deuil et Samira à sa fille ? De plus, toutes deux sont, au regard des autres, des étrangères alors que Palerme – malgré elles – les définit : l’une y est née, l’autre y a donné vie. La mère et la fille ; la vie et la mort. Le duel auquel se livrent Rosa et Samira se révèle être la confrontation à leurs fantasmes et à leur propre détermination. Samira se clôt dans le silence, se mure proprement à bord de sa voiture. Rosa, malgré son aveugle détermination, est bercée par sa relation avec Clara et s’en retrouve rattachée à la vie…

Si les voitures où s’enferment Rosa et Samira sont la matérialisation de leur esprit (Samira s’y murant, Rosa laissant les portes ouvertes), l’espace est vecteur de sens bien au-delà de ce prolongement. La rue qui titre judicieusement le film en devient le personnage. Terrain propice à la confrontation, elle représente la société dans sa globalité. Aussi le papillonnage dont fait preuve Emma Dante est plein de sens. S’intéressant aux habitants de la rue, esquissant leurs habitudes et leurs interactions, la réalisatrice met à nu une réalité commune où le truand gagne le respect de tous, où l’absurdité est reine et où les légendes alimentent les conversations. Ce faisant, Emma Dante offre autant de respirations qui permettent de quitter le huis-clos sans toutefois le rendre moins prenant. Bien au contraire – la réalisatrice parvenant à exacerber  tension et attention.

Peu à peu, la rue respire, expire et vit. Une modulation qui prend place de manière effective, la chaussée s’élargissant imperceptiblement jusqu’à la révélation, absurde et hypnotisante, du délire auquel conduit toute fierté déplacée. Emma Dante opère alors un basculement vers le symbolisme et livre un regard aussi cynique que poétique sur le devenir de la société.

Una via a palermo

UNA VIA A PALERMO
♥♥♥
Réalisation : Emma Dante
Italie – 2013 – 91 min
Distribution : ABC Distribution
Comédie dramatique

Venise 2013 – Compétition Officielle – Prix d’interprétation féminine

Emma Dante - Palerme

Emma-Dante-Via-Castellana-Bandiera-Elena-Cotta

Emma dante - une via a palermo

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