Critique : Un Monstruo De Mil Cabezas

On 02/09/2015 by Nicolas Gilson

En adaptant le roman épynome de Laura Santullo, Rodrigo Pla propose avec UN MONSTRUO DE MIL CABEZAS une nouvelle critique acerbe et néanmoins humaine de la société mexicaine contemporaine. Signé par la romancière, le scénario épouse tout à la fois le regard de sa protagoniste principale et celui des témoins qu’elles croisent au fil de son incroyable rixe. Si l’approche esthétique du réalisateur est étourdissante tant l’image et le son impressionnent nos sens, l’interprétation de Jana Raluy se veut foudroyante.

un_monstruo_de_mil_cabezas_Enfilme_09w67

Ne comprenant pas pourquoi on refuse à son mari un traitement qui lui apparaît pourtant efficace, Sonia Bonet (Jana Raluy) se décide à rendre visite au médecin-conseil de son assurance qui ne donne pas suite à ses appels. Elle est prête à tout pour obtenir les signatures nécessaires.

« Toto va a estar bien »

L’ouverture du film nous confronte proprement à la situation à laquelle la protagoniste doit faire face jusqu’à en perdre la raison. Dans la pénombre de la nuit, les gémissements qui se dessinent pourraient être ceux suaves de gestes amoureux. Il n’en est rien : le mari de Sonia fait une crise dont la gravité demande l’intervention d’une ambulance. Ce nouvelle épisode la bouleverse. Tentant en vain de joindre le médecin en charge de son dossier auprès de sa compagnie d’assurance, elle rassemble tous les documents médicaux en sa possession. Son agitation est totale jusqu’à ce qu’elle trouve un objet qui semble asseoir sa détermination. Si nous ne le voyons pas, nous devinons au son une arme qu’elle apparaît bientôt charger. À peine le doute sommeille-t-il en nous que, dans une explosivité musicale, le titre s’inscrit sur l’écran.

Au siège de la compagnie d’assurance, une réceptionniste prend son service. Prête à boire sa première tasse de café, elle voit son rituel être perturbé par Sonia qui, vertement, lui dit attendre depuis un certain temps. En adoptant le point de vue de l’employée, la ligne narrative transcende sa réalité – n’est-elle pas mise sous pression par le fonctionnement de son entreprise – tout en préfigurant bientôt le procès à venir de Sonia. Ridrigo Pla nourrit en effet la séquence d’une projection sonore nous confrontant au témoignage de la réceptionniste qui évoque au tribunal la situation que nous découvrons.

Le thriller est-il alors suggéré, que la trame scénaristique se tisse avec acuité avant qu’un basculement s’opère vers ce que nous devinons être un non-retour. Sonia sortira alors l’arme préfigurée, gage de sa détermination. Dans le combat qu’elle mène pour son mari, elle est accompagnée par son fils qui est tantôt interdit par la situation, tantôt décidé à défendre sa mère – une pulsion qui le meut presque malgré lui. Sonia est-elle le centre de notre attention que l’écriture intègre au fur et à mesure de son développement presqu’autant de points de vue qu’il n’y a de protagonistes. Chacun de ceux-ci, comme les témoignages ponctuels de certains d’entre eux, devient un axe de vérité – à l’image justement de celle jurée et avouée devant la Cour.

Un monstruo de mil cabezas-orizzonti

En additionnant les axes narratifs, au fil d’une mise en place chronologique, Rodrigo Pla questionne la subjectivité (et donc la sincérité) des personnages. Laissant à dessein des portes ouvertes, il dépeint avec force les normes sociales et les nombreux clivages d’une société raciste dominée par la subdivision en classes – soulignons simplement le témoignage disant que Sonia inspirait confiance parce qu’elle est blanche. Alors que la douleur de Sonia devient la plus rangeuse des forces, la relation à son fils, nourrie d’un humour décapant, est abordée avec superbe.

La frontalité qui ouvre le film devient l’un des leitmotivs de l’approche esthétique. Figeant le temps et l’espace, elle ancre également une impression de défiance à notre propre égard lorsqu’elle met en scène certains protagonistes alors pétrifiés face à la caméra. Cette posture figée ne suggère que trop celle adoptée par un témoin face à l’assistance d’un tribunal et soudainement l’objet de tous les regards. Mais ne s’agit-il pas au-delà de sa confrontation face à la situation évoquée ?

La composition des plans privilégie les effets de reflets, de filtre et de surcadrage qui exacerbent l’émulation de Sonia tout en renvoyant à l’opacité générale de la situation – celle justement dénoncée au fur et à mesure de film, jusqu’à la perversion totale du système capitaliste. Brisant l’espace dans sa continuité, suggérant la coexistence de plusieurs mondes et d’autant de perceptions, la photographie se veut le plus souvent majestueuse. Est-elle clairement composée que cette recherche fait sens mettant alors visuellement en scène les enjeux développés à l’instar de la dénonciation d’une société malade et clivante (ce monstre à mille têtes).

Enfin le travail sur le son est l’un des éléments-clés du film, le réalisateur le modulant en vue d’exciter notre attention, de nourrir notre ressenti et de nous surprendre. À la subjectivité de la narration répond celle de l’interprétation. Un jeu mis en place d’entrée de jeu lors de la scène d’ouverture où les impressions se veulent trompeuses. L’enchainement des séquences ne cessera d’être nourri par des effets de transition sonore où les sons se modulent et se répondent à l’instar du bip sonore d’une viture qui se meut au tic-tac d’une horloge ou de la détonation d’un révolver qui se fond en la résonnance d’un micro… Nous rappelant que toute vérité se doit d’être objectivée.

Un-monstruo-de-mil-cabezas-2

UN MONSTRUO DE MIL CABEZAS
♥♥♥(♥)
Réalisation : Rodrigo Pla
Mexique – 2015 – 75 min
Distribution : /
Thriller / Drame

Venise 2015 – Sélection Officielle – Orizzonti (Film d’Ouverture)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>