Critique : Trois souvenirs de ma jeunesse

On 06/05/2015 by Nicolas Gilson

Rendant vie au personnage de Paul Dedalus, Arnaud Desplechin nous convie à une majestueuse expérience. TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE, dont le titre esquisse l’hypothèse du récit et symbolise la magie de l’assimilation à la première personne (à laquelle le réalisateur convie tout spectateur), est un voyage sensible à travers le temps et les âges mettant en scène un amour absolu et la superbe de son excentricité. Jouant avec les artifices tout en magnifiant la sincérité à fleur de peau de ses interprètes, Arnaud Desplechin s’approprie les codes cinématographiques. Créant ses propres règles, ses propres lois, il offre au romanesque une justesse réaliste – et inversement, asseyant la plus belle des vérités : la vie est un roman.

Je me souviens… Je me souviens… Je me souviens…

Paul Dedalus s’apprête à revenir en France. Se préparant à placer les cartons accumulés au fil de sa vie dans un container, il se remémore son enfance, un épisode très précis de son adolescence et ses premières amours pour et avec Esther. Il se fait le narrateur d’une vie qu’il transforme bientôt en un roman en trois chapitres qui s’annoncent – et se révèlent – être nos arcadies.

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C’est dans la connivence et la légèreté amoureuse que se dessine le prologue. Paul Dedalus (Mathieu Amalric) est aujourd’hui anthropologue et c’est sans regret qu’il quittera le Tadjikistan où il laissera derrière lui une maîtresse dont il a su être complice et gardera quelque parfum. Ce détachement quant à sa propre vie se dessine comme le moteur d’une évocation marquée en trois temps sonnant les trois coups de marteau de la représentation : Je me souviens… Je me souviens… Je me souviens…

La plongée dans l’enfance du protagoniste est aussi intrigante que désarçonnante : Paul fait face à sa mère et tandis qu’ils semblent jouer, la comédie n’en est pas une. Ne cessant d’attiser notre attention, le réalisateur nous confronte frontalement à la folle opposition qui définit la relation de Paul à sa mère et, en parallèle, la complicité qu’il tisse avec sa soeur et son frère. Soulignée, l’absence du père conduit à la rencontre de la grand-tante du protagoniste chez qui il trouve un temps refuge. Au décès de sa mère, il retrouvera la maison familiale et une figure paternelle austère, rigide et silencieuse. « Mon père me frappait et je ne sentais rien », commente-t-il. « Ça ne me fait pas mal, je ne sens rien », insiste-t-il. Des mots qui tonnent comme la foudre et qui, ponctuant ensuite quelques séquences, trouvent une résonance et se veulent bouleversants.

Encore narrateur de sa propre vie, Paul croque dans son enfance avec la vitalité caractéristique d’un âge où l’on ne juge pas. Période éclairante tant pour lui que pour nous, l’enfance est la parenthèse d’ouverture qui met en place une multitude d’enjeux dont celui, en premier plan, de la définition de soi.

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Le deuxième chapitre se dessine comme anecdotique et réunit passé et présent relatif : Paul arrive et France et subit un interrogatoire. Il partage son identité avec un autre Paul Dedalus, né le même jour et au même endroit que lui. À nouveau, Paul se souvient. Adolescent, il offrit son identité à un autre. Ce jumeau offre à Arnaud Desplechin la possibilité de mettre en perspective la liberté et les frontières, l’affirmation de soi et son abnégation.

Le coeur du film se déploie alors dans le troisième chapitre qui s’ouvre sur la rencontre entre Paul et Esther. Un amour absolu, excessif et fabuleux. « Est-ce que quelqu’un t’a déjà aimé plus que sa vie ? Moi je voudrais t’aimer comme ça. » Un amour passionnel, pulsionnel, épistolaire et charnel. Un amour qui se déploie tandis que d’autres se tissent ; entre Paul et ses études (et donc l’humanité), sa famille aussi avec, en seconde ligne, une fratrie nourricière marquée par l’absolutisme des sentiments.

Ce sont les hommes qui viennent mais les femmes, elles partent

Modulant son approche afin d’exacerber les sensations évoquées et vécues par les protagonistes, Arnaud Desplechin propose une oeuvre complète et elle-même absolue. Focalisant pleinement notre attention sur ses protagonistes, le réalisateur emploie divers travellings pour, à chaque épisode, proprement nous plonger dans son récit. Plus encore il n’a cesse d’ancrer une distanciation qui, mêlant pulsion scopique et adresse frontale, nous rend pleinement complices des protagonistes tout en marquant notre place de spectateur. Paradoxalement, non sans superbe, l’artifice ponctuellement marqué de son approche gomme inexorablement la frontière de toute représentation. Le romanesque prend vie. Alors que les voies de la narration s’entremêlent, la voix du narrateur se module passant de la première à la troisième personne tandis que cette extériorisation marque une sublime assimilation – ne s’agit-il pas de nos propres arcadies ? Loin d’être un habillage, la musique s’impose rapidement comme une corde sensible tantôt mère de contraste, tantôt complice des situations ou des intentions.

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Toutefois cette grammaire sensible et singulière puise sa force dans l’interprétation magistrale de l’ensemble des comédiens – dont la plupart sont révélés à l’écran. Dans le rôle de Paul, Quentin Dolmaire est époustouflant. Faisant preuve d’un phrasé singulier, il paraît incarner l’hypothèse même du romanesque tout en faisant preuve d’une troublante sensibilité. Cette même émotivité nous rendra amoureux de Lou Roy-Lecollinet qui offre à Esther son caractère brut et entier, espiègle mais aussi éloigné.

Parvient-il à transcender leur énergie et les élans évoqués qu’Arnaud Desplechin les filme avec un regard chaleureux qui ne les rend que plus charnel – et nous suspend à leurs lèvres.

Au-delà, retrouvant Mathieu Amalric, qui reprend le rôle de Paul Dedalus, le réalisateur met proprement en perspective l’ensemble de sa production ; les films se répondant comme si leur protagoniste n’était qu’un même personnage, jamais vraiment le même et pourtant « commun ».

Notons encore que dans COMMENT JE ME SUIS DISPUTE… (MA VIE SEXUELLE), Paul Dedalus était professeur de philosophie et qu’il se veut anthropologue dans TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE. Au fil de son oeuvre, Arnaud Desplechin ouvre un dialogue entre la philosophie, la psychologie, la psychiatrie et l’anthropologie. Une évolution qui, de film en film, ne cesse de nourrir un questionnement sur les relations humaines tiraillées, définies, marquées par la construction de soi au regard de la famille et de la société.

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trois souvenirs de ma jeunesse - posterTROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE
♥♥♥(♥)
Réalisation : Arnaud Desplechin
France – 2015 – 125 min
Distribution : Lumière
Comédie dramatique

Cannes 2015 – Quinzaine des Réalisateurs

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