Critique : Tom à la ferme

On 14/04/2014 by Nicolas Gilson

En adaptant la pièce éponyme de Michel Marc Boutard, Xavier Dolan signe un suspens haletant parfaitement maîtrisé. Avec pour point de départ le deuil d’une relation amoureuse, TOM A LA FERME permet au rélisateur d’aborder sous un angle singulier des thématiques fortes comme l’homophobie, le désir, le deuil et la manipulation. Il met un place un climat tout à la fois inquiétant et sensible au sein duquel, à l’instar de son protagoniste principal, nous sommes pris au piège. Fascinant.

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« Comme une pierre que l’on jette dans l’eau vive d’un ruisseau (…)

tu fais tourner de ton nom tous les moulins de mon coeur »*

Tom (Xavier Dolan) est un jeune publicitaire, un citadin, qui se rend au fin fond de la campagne québécoise pour dire un ultime adieu à son petit ami. Faute d’hôtel, il se rend chez la mère du défunt (Lise Roy) qui n’a eu vent ni de son existence ni de la nature de la relation qui le liait à son fils. Accueilli par une femme meurtrie, Tom n’est lui-même pas à l’abri des surprises puisqu’il découvre que son compagnon avait un frère aîné (Pierre-Yves Cardinal). Et celui-ci se révèle prêt à tout pour protéger l’honneur de la famille et épargner sa mère de certaines révélations.

Xavier Dolan ouvre le film en nous fondant au ressenti du protagoniste auquel il donne vie. Quelques mots d’amour griffonnés dans l’agitation laissent paraître son émoi et transparaître l’hypothèse du deuil. Tom tente-t-il de trouver les mots justes pour dire ses sentiments que le réalisateur les esquisse à mesure qu’il dessine son périple en solitaire. A la voix de Kathleen Fortin chantant a cappella « Les moulins de mon coeur » de Michel Legrand répondent des travellings splendides où la solitude de Tom s’impose à mesure qu’il s’aventure vers l’inconnu. Les paroles trouvent ainsi un écho bouleversant.

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La ferme est rapidement un espace de jeu pour le réalisateur. Si nous partageons les impressions de Tom et épousons son regard, déjà, Xavier Dolan exacerbe la tension et notre attention. La rencontre entre le jeune homme et Agathe, la mère de son ami, met en place sur base de silences et de non-dits, de mensonges aussi, un véritable climat suspicieux. Si Tom ne révèle pas qui il est vraiment, il découvre bientôt que le défunt s’était gardé de lui avouer bien des choses à l’instar de l’existence de Francis, son frère aîné. L’arrivée de celui-ci, tout à la fois angoissante et violente, ancre plus avant la confusion de Tom.

Sur base d’une écriture habile qui va de pair avec une savante approche esthétique, Xavier Dolan met en scène la fascination grandissante qui anime, ronge et dévore bientôt un jeune homme meurtri par le chagrin et en proie aux doutes. Alors qu’il est censé faire un aller-retour, Tom est pris au piège, divisé entre crainte et curiosité. Partir serait – à la base – chose aisée mais Tom n’est pas prêt à dire adieu au défunt. Nourri d’interrogations et animé d’une certaine fierté, il semble attiré par le danger comme le papillon par la lumière du soleil. La raison, dès lors, importe peu et puis, nous le découvrons, Francis semble avoir bien des points en commun avec son frère, notamment la voix…

Tom à la ferme

A mesure que Dolan complexifie l’intrigue, il nous malmène proprement. Ne sommes-nous pas tout à la fois témoins des aventures de Tom tout en partageant ses angoisses et ses sentiments ? La fascination qui anime le protagonistes se veut ensorcelante. Xavier Dolan met à mal à moult reprises l’hypothèse du huis-clos pour mieux la renforcer. Il ouvre ainsi des portes qu’il cadenasse ensuite. Jouant d’ellipses narratives, il nous confronte à des basculements psychologiques de plus en plus inquiétants, la fascination et le désir flirtant alors avec la folie.

Photographie et montage sont pensés avec soin. Nombreuses sont les vignettes qui se veulent annonciatrices ou référentielles. Si quelques plans peuvent paraître complaisants, la mise en scène n’est jamais esthétisante et se veut tout à la fois expressionniste et impressionniste. Si Francis est un corps inquiétant derrière lequel Tom s’efface, il se dévoile aussi dans ses silences et au travers de ses gestes. S’il emploie ponctuellement certains morceaux musicaux pour leur intertextualité (à l’instar des chansons « Les moulins de mon coeur » et « Going to a town »), Xavier Dolan recourt à une composition originale qui participe à ancrer le climat général du film et dont il se sert habilement.

Toutefois au-delà du jeu (complexe) de fascination et du thriller « hitchcockien » très bien ficelé, Xavier Dolan parvient-il à mettre en place plusieurs lignes de lecture tant il questionne, au fil des mensonges et des silences, les individualités et leur émancipation. TOM A LA FERME se veut alors radicalement envoutant, nous habitant, nous impressionnant et nous questionnant longtemps encore après sa découverte.

*« Les moulins de mon coeur », Michel Legrand , 1968

Tom à la ferme - affiche

TOM A LA FERME
♥♥♥(♥)
Réalisation : Xavier Dolan
Canada – 2013 – 102 min
Distribution : ABC Distribution
Drame / Suspens

Venise 2013 – Compétition Officielle

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One Response to “Critique : Tom à la ferme”

  • Merci Nicolas,

    Pour les plans esthétisants, je n’en vois qu’un seul, celui au ralenti et très bref de Tom rentrant à la ferme.
    Moi qui était un peu perplexe devant le cinéma de Dolan, ultra-référentiel, trop nourri par Wong Kar-waï et parsemé d’effets charmeurs et un peu vains, je trouve que Tom à la ferme est une réussite quasi-totale dans sa dramaturgie, dans sa direction d’acteurs-trices et dans les émotions qu’il provoque. Seul bémol, le personnage de la fausse Sara. Alors qu’elle est, dès son arrivée, un personnage fort, résistant à la violence de Francis (la scène de la cuisine où elle le gifle est grandiose), elle est noyée dans cette scène où, soûlée par le fermier, elle se jette dans son slip (bien entendu cela se passe hors-champ mais tout indique la relation sexuelle à venir), tout ça pour permettre à Tom d’aller boire une blonde pour la séquence où le secret est révélé. C’est une trouvaille scénaristique bien peu fine et pour le coup, assez misogyne. On pourrait dire que personne ne résiste à Francis, étalon comme beaucoup aimeraient en avoir entre les cuisses mais alors, le personnage aurait dû être plus creusé. On voit juste Sara prendre le bus dans l’embrasure de l’entrée du bar, c’est un peu mince.
    Cependant, l’ensemble du film est vraiment intense, notamment la poursuite dans les champs de maïs, magnifique, ainsi que le final, sec, éblouissant, rageur. Ouah !

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