Interview : Thomas Gunzig

On 01/09/2015 by Nicolas Gilson

Ecrivain, dramaturge ou encore chroniqueur, Thomas Gunzig peut aujourd’hui se targuer d’être aussi scénariste. Complice de Jaco Van Dormael à l’écriture de Kiss & Cry, c’est avec lui qu’il signe son premier film, LE TOUT NOUVEAU TESTAMENT. Rencontre avec un auteur heureux et fier qui demeure simple et modeste.

Comment est né ce projet de scénario ? - Il y a bien longtemps, on s’était dit avec Jaco (Van Dormael) qu’on ferait bien un film ensemble. Il m’avait dit de préparer dix idées, le projet était d’en choisir une et d’en faire un film. Cette idée-là lui a plu et on a commencé à l’écrire. J’ai écrit une première version qui ne ressemble pas du tout au résultat, puis on se balançait des idées ; c’est un peu comme si on avait un grand sac dans lequel on mettait des idées.

Est-ce un exercice d’écriture très différent du roman ou du théâtre ? - Une des plus grande difficulté, qu’on écrive un roman ou un scénario, c’est de savoir ce qui va se passer après. Une fois qu’on a répondu à ces questions-là, dans un roman, le texte se suffit à lui-même. Le scénario est moins excitant à écrire parce qu’il y a l’aspect stylistique et recherche de la langue qui n’est pas là, c’est un peu plus froid. D’une autre côté on reste dans l’excitation de la recherche de l’histoire et de rebondissements.

LE_TOUT_NOUVEAU_TESTAMENT_2 © Ricardo Vaz Palma

La richesse de la langue peut toutefois être insufflées dans les dialogues. - Oui mais c’est un danger car si on fait des choses trop écrites ça peut vite avoir l’air difficile. Il faut retrouver le plusieurs de l’évocation littéraire et poétique sans que cela se fasse à travers la langue. C’est du cinéma, ça doit se faire à travers des plans.

La trame narrative semble reposer sur un double procédé : il y a à la fois une adresse directe vers le spectateur et une structuration en chapitres qui renvoie à l’écriture de la Bible. Comment êtes-vous arrivé à ces choix ? - Les choses se font en général de manière très artisanale, très empirique : on a une base d’histoire et on est amené assez naturellement vers une forme de narration parce qu’elle fonctionne… On n’a pas choisi grand chose : on fait des choses parce qu’elles fonctionnent mieux comme ça. La division en chapitres bibliques est venue parce que cela créait des intertitres permettant d’exposer les personnages. Ce n’est ni un film à sketches ni un recueil de nouvelles mais c’est à chaque fois le plaisir de la découverte d’un personnage. C’est souvent le meilleur moment d’un film.

Qu’est-ce qui a guidé la caractérisation des personnages ? - Je pense qu’avec Jaco, on a un plaisir commun qui est l’exposition de nos personnages, imaginer leur vie. Tout les débuts de livres sont des débuts excitants. Les personnages nous plaisaient à travers leur caractère à la fois très commun et très singulier. La singularité des petits malheurs communs nous plaisait bien. On peut montrer comment à partir de personnages choisis au hasard dans la foule il y a des univers entiers qui s’ouvrent. Pierre Michon a écrit un petit livre merveilleux, « Vies minuscules », où il écrit comme des biographies de personnages qui n’ont pas eu de destin particulier.

Le film est en bien des points satirique. - Je pense que le sens – dans un roman ou dans un film – se dégagent à posteriori. On cherche la structure, on cherche ce qui nous amuse ; on fonctionne de manière intuitive. Après, on est confrontés à des journalistes qui nous posent des questions sophistiquées sur le sens qu’on a voulu faire passer. Mais la question que l’on s’est posé au départ est : qu’est-ce qu’il advient des gens une fois que l’on se rend compte que l’on est maître de nos vies. On peut prendre aujourd’hui les grandes décisions car on sait exactement la date de sa mort. Que font les gens une fois qu’ils sont vraiment libre ? C’est vraiment une des grandes questions qui nous a habité durant l’écriture.

TNT

Vous avez créé Dieu à l’image de l’homme : machiste et raciste notamment. - Ce qui nous amusait, quand on voit l’état du monde actuel, assez borné et de plus en plus machiste, violent et raciste, c’est que si Dieu a fait l’homme à son image, il doit être comme ça. Donc, c’est le gros beauf du quatrième. Ça nous faisait autant marrer que ça nous est paru évident.

Y avait-il des contraintes au niveau de l’écriture ? - La contrainte c’est que tout était possible. Et c’est compliqué. Faire ce qu’on veut, c’est être pris dans le vertige de la liberté – comme les personnages du film. On peut très vite louper son coup. Il faut être très critique par rapport à ce qu’on fait, être sur le fil. (…) Ça marche bien parce qu’on bosse à deux. Quand l’un part en vrille, l’autre récupère les choses ou l’accepte. Il faut dialoguer. (…) Le scénario est assez austère à écrire, à deux ça passe mieux.

Aviez-vous les acteurs en tête lors de l’écriture ou avez-vous réécrit certaines séquences en fonction de la distribution ? - On n’a pas réécrit en fonction du casting. On avait quasi aucune idée si ce n’est celle de Daniel Auteuil qui devait être dans un premier temps Dieu. Aucun rôle n’a été écrit pour personne. Le casting a beaucoup bougé jusque la fin. Il y a eu des surprises… Ca parait très con et très bateau à dire mais toutes les surprises qu’on a eu sont bonnes et on a l’impression que tout le monde est parfaitement à sa place.

Vous envisagez une sexualité pleinement libérée. - C’est toute cette question de ce qu’on fait de sa vie une fois qu’on est libre. Qu’est-ce que fait une espèce de couguar qui a gâché sa vie avec un monsieur épouvantable qui ne l’a jamais aimé avec une sexualité qui est passée à la trappe ? On s’est demandé ce qu’une femme d’un certain âge peut faire pour retrouver sa sexualité : elle se perd un petit peu dans les bras d’un jeune prostitué puis elle retrouve quelque chose de fondamental, d’essentiel, de brutal et de parfaitement libre dans les bras d’un humanoïde qui n’incarne que l’amour et la puissance. Ça me semblait évident – et pas quelque chose de sale ou de pervers.

LE_TOUT_NOUVEAU_TESTAMENT_16 © Christophe Beaucarne

Les personnages sont définis par une petite musique. Quelle serait la vôtre ? - C’est dur. Peut-être du piano parce que c’est bien le piano. Une étude de Bach : un truc un peu austère, un peu triste mais on sent que c’est quand même un petit peu drôle. Mélancolique et joli.

Bruxelles est presque un personnage à part entière. - C’est gai de se rendre compte que c’est une ville qu’on peut encore filmer, où il peut se passer des choses. Ce n’est pas une ville qui se donne facilement, qui n’est pas photogénique, mais qui mérite d’être filmée. Bruxelles a été abandonnée par ses auteurs alors qu’elle a encore une âme, encore un peu de magie.

On redécouvre nombre de lieux. - Je crois qu’il fallait faire ce petit effort de repérage et d’imaginaire… C’est la ville dans laquelle j’ai grandi. Je vois très bien ses défauts et ses côtés énervants, moches et puants… Et pourtant il y a plein d’endroits incroyables qui se prêtent à des histoires.

Est-ce que vous vous êtes rendu sur le tournage ? - J’y ai été quand ‘javais des choses à faire. J’ai une micro apparition à la fin, donc je suis allé ce jour-là. Sinon je n’aime pas être dans les pieds des gens. J’ai vite l’impression d’être de trop dans les assemblée et sur un tournage on est de trop si on n’a rien à faire. Je n’y suis donc pas allé quand je n’avais rien à y faire.

Le film a été présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Comment avez-vous vécu ce premier Festival de Cannes ? - J’y suis arrivé avec beaucoup d’aprioris dans ma valise. J’avais peur que ce soit horrible avec uniquement des soirées où je ne connais personne et des pétés… Je suis arrivé la veille de la projection qui a été un super moment. C’était une première publique et j’étais stressé. La réaction de la salle nous a fait un bien fou. Après, je ne sais pas si c’est le bonheur de la projection, mais c’était gai. Tout le monde est content, gentil et vient vous féliciter. Il faudrait être très très très très aigri ou dépressif pour ne pas aimer ça. Ça a été une libération car même si c’est Van Dormael, ça n’a pas été évidement à monter – ça a été des montages financiers compliqués. (…) Le film est enfin complet à ce moment-là, car il a besoin du public pour vivre.

News: Campaign Action Damien Le tout nouveau testament - affiche

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