Interview : Thomas Cailley

On 09/09/2014 by Nicolas Gilson

Préférant, comme Adèle Haenel, l’eau de Chaudfontaines à celle du robinet qui a semble-t-il, à Bruxelles, un drôle de goût, Thomas Cailley évoque LES COMBATTANTS. L’actrice parle peu, réfléchit beaucoup. Elle valide les réponses du réalisateur ou les ponctue d’interrogations ouvertes. Des interventions impossibles à transcrire si bien que Thomas propose de lui prêter une phrase sur deux – mais, comme elle le dit, elle n’a pas besoin qu’on lui mette les mots dans la bouche. Et puisqu’elle clôt la rencontre par : « c’est tellement bien ce qu’il a dit que je n’ai pas envie de parler », nous n’allons pas lui donner tort.

Qu’est-ce qui vous a conduit au sujet du film ? - La genèse des COMBATTANTS, c’est ma passion pour les émissions de survie de la TNT, notamment « l’homme face à la nature » où Bear Grylls, un ancien para des forces anglaises, se fait parachuter dans des endroits improbables pour manger des cadavres d’animaux et prouver qu’il peut survivre. C’est un programme de télé assez poubelle mais qui me fascinait. C’est intéressant parce qu’il y a chez ce mec une démarche à la fois suicidaire et existentielle. J’avais envie de questionner cette solitude avec une histoire d’amour. En faire une histoire de survie qui serait aussi une quête de soi et de l’autre.

Le personnage de Madeleine (interprété par Adèle Haenel) est-il, en un sens, suicidaire ? - C’est une question de point de vue. Si on regarde Bear Grylls, on peut se dire que ce mec est fou et qu’il a envie de mourir. Lui, il se dit que la vie ça ne suffit et il préfère la survie. Je pense que si je regarde une fille qui met des tuiles dans son sac à dos et qui se jette dans une piscine, je vais avoir peur qu’elle se suicide. Mais ce n’est pas ce qu’elle fait : nager sans cette contrainte, elle, ça ne l’intéresse pas.

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Arnaud est-il dans la vie et Madeleine dans la survie ? - Je dirais que ce sont au fond deux instincts de survie différents qui cohabitent. Pour Arnaud, c’est un instinct de conservation : tant que tu gardes ce qui est autour de toi, tout va bien. Alors que pour Madeleine, c’est plus instinct de guerre : c’est soi contre le reste du monde. Mais ce sont deux étapes qui empêchent de vivre pleinement. L’un est condamné à vivre comme si les jours se répétaient et l’autre est perpétuellement en attente d’un combat qui n’arrive pas. Du coup, ils apprennent ensemble à désamorcer leurs systèmes.

Derrière un constat de « finitude », vous faites un portrait de société. - Je crois que c’est le vrai sujet. Arnaud et Madeleine, ce sont des métaphores. Ce qui est important, c’est qu’il y a un gros problème d’horizon. Si tu te dis que tu n’as tellement rien à attendre que tu préfères que ton lendemain ressemble à la veille ou que tu attendes de pied ferme que le monde brûle parce que derrière ce sera peut-être intéressant, il y a un souci d’horizon. Un problème partagé par les potes d’Arnaud ou par sa mère. Ce sont des gens inquiets. C’est une génération et une époque qui sont inquiètes ; où on te répète qu’il n’y a rien à attendre – entre les Océans pollués et le chômage pour tous. Arnaud et Madeleine se disent que s’ils ne sont pas heureux dans ce monde, ils ont le droit d’en inventer un.

On ressent très fort l’énergie et l’évolution des personnages comme si le tournage a été fait de manière chronologique. - Dans les grandes lignes, là où on le pouvait, on a effectivement fait le tournage de manière chronologique. C’est indispensable parce que les personnages évoluent beaucoup mais sans changer. Il y a, au fur et à mesure du film, une sorte de dépouillement. Tourner de manière chronologique permet de ne pas devoir l’intellectualiser. Par exemple au début du film, tout le monde a un discours emprunté : Arnaud récite un peu son manuel de vendeur, Madeleine a son discours sur la fin du monde… A la fin, ils se parlent vraiment : ils ont un vrai dialogue. Le rapport au corps aussi, ils ont des « postures au début » qui sont ensuite abandonnées. On l’a fait de manière très naturelle sans jamais se poser ces questions. On a abordé les choses de manière assez physique – comme le film.

Vous parlez de discours emprunté, pourtant il en émane un sentiment de justesse. - Le discours est rapporté. Même quand ils sont en train de pêcher et que le pote d’Arnaud lui balance que 80% de la biodiversité est détruite par les poissons-chats : c’est un discours qui est rapporté d’ailleurs. Ils n’expriment pas ce qu’ils pensent, il se réfugient derrière un discours. Mais il est joué avec sensibilité.

les combattants - thomas caillet

Qu’est-ce que travailler de manière chronologique apporte aux acteurs ? - Si on pouvait leur offrir cette possibilité à chaque fois, ils seraient ravis. Quand un acteur s’engage à fond dans un processus, se met à nu, c’est une question de confiance. Et se lancer dans un tournage chronologique, c’est comme si on se faisait tous confiance pour aller dans le même sens. Dès qu’on aura tourné une scène, on aura pris un angle qui fait que la suite sera déjà déterminée. Ça rend tout le monde responsable.

Vous donnez beaucoup d’informations sur les protagonistes par touches impressionnistes, notamment lors de l’ouverture du film où le rapport au père et au bois permet de révéler la personnalité d’Arnaud. - C’est une question de respect pour les spectateurs. Il y a un moment où on a tous vu des kilomètres et des heures de fictions. On lit très vite un film maintenant. Je ne pense pas que c’était le cas il y a 20 ans. Peut-être que le film aurait été monté différemment, peut-être que les scènes seraient plus longues et plus explicatives. J’ai l’impression que l’on va maintenant très vite. Du coup, ce qui m’intéresse en fonctionnant par touche, c’est de me dire qu’une scène n’a pas à dérouler tout son moteur. En pouvant assembler différents morceaux, le spectateur peut choisir la distance à laquelle il le regarde.

Le montage est extrêmement fluide, qu’est-ce qui en a guidé la dynamique ? - On s’est fixé deux règles : on n’a monté que ce qu’on aime – donc on a viré ce qu’on aimait pas – et on voulait que ça avance sans arrêt. L’impression de fluidité vient sans doute de là. Dès qu’on avait le sentiment qu’on faisait du sur-place, on a systématiquement coupé les scènes. Le film procède comme un entonnoir. Il devient de plus en plus simple quand on avance : il y a de moins en moins de personnages, d’enjeux et de décors. On termine avec deux personnages à poils dans les bois, on ne peut pas faire plus simple je pense. Alors qu’on démarre avec deux points de vue, des rapports sociaux et familiaux, en étant dans un certain mystère.

Vous parvenez à rendre palpable le sentiment amoureux. - Je ne savais pas trop sur le tournage comment on allait montrer ça. Mais quand Madeleine plonge avec ses tuiles, on se rapproche d’Arnaud et il y a un plan qui montre les reflets de la piscine sur son visage. C’est simple mais l’eau, qui est son élément à elle, est sur son visage à lui. Le visage irisé par des reflets de piscine, avec le temps qu’on y consacre, marque la naissance du sentiment amoureux. Mais c’est amusant car c’est hyper concret alors qu’on ne s’est jamais retrouvé avec Kévin (Azaïs) à se dire « c’est à ce moment-là que tu la désires », « montre-moi comment tu désires une fille ». Ce n’est pas de la construction. Mais son regard est hyper beau.

les-combattants-thomas-cailley © unifrance Les combattants affiche

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