Interview : Thomas Bidegain

On 30/11/2015 by Nicolas Gilson

Scénariste de renom, ancien distributeur et producteur, Thomas Bidegain signe avec LES COWBOYS son premier long-métrage en tant que réalisateur. Venu à Gand où le film était sélectionné en Compétition, l’homme semblait sincèrement ému lors de la présentation. Et cette émotion continue de l’habiter lorsqu’il parle du film, d’abord curieux de savoir quand nous l’avons vu (il l’a retravaillé depuis sa première à la Quinzaine des Réalisateurs) mais aussi ce que nous en avons pensé. Une manière de demander si le film nous a plu afin de mettre en place un dialogue nourri plutôt qu’un monologue assommant.

LES COWBOYS parle de la situation en France et au-delà d’un état du monde. - Je ne voulais pas parler juste d’une famille, même s’il y a une notion de drame familial. Le film s’ouvre sur une communauté, dans une fête country-western. Et c’est nous. On s’habille en américains, peut-être pas en cowboys mais en américains. Plus tard, dans le film, vous reprenez la même communauté mais vue à travers les yeux du fils, avec une certaine distance. Au sein des mêmes personnages, des mêmes lieux, des mêmes danses, vous placez une femme voilée et là, des gens vont vouloir lui arracher son voile, d’autres vont prendre sa défense, d’autres vont tomber amoureux d’elle. Et le shérif, l’espèce d’autorité dans ce petit monde, ne saura pas quoi dire. Et c’est vraiment notre monde avec un autorité qui ne sait pas très bien quoi faire et des gens qui vont réagir comme ils peuvent à la complexité du monde.

Vous développez votre film sur deux générations, en mettant en scène, successivement, deux protagonistes. - C’était important pour moi de raconter une histoire qui soit longue, sur plusieurs générations. Il fallait que le temps, sa dimension et sa gestion, soit important pour montrer que ça peut changer. La vision du père n’est pas celle du fils. Le film se construit sur la métaphore des cowboys et des indiens. Le père, parce qu’il croit être un cowboy, va penser que les musulmans sont les indiens. Le fils, ensuite, va être plus intelligent et devient vraiment un cowboy. Il a le cheval, il se bat en duel ; il vit la vie du cowboy justement parce qu’il ne voit pas les autres comme l’ennemi mais comme des êtres humains. Ça prend du temps.

Thomas_Bidegain_©Antoine_Doyen

Comme si le départ de Kelly bouleversait l’équilibre du monde. Ces personnages, avec leurs destins apriori simples, vont être jetés dans le fracas du monde. Petit à petit, dans cette quête, le père va tout perdre – son argent, sa femme, son métier, sa famille – alors que le fils va trouver un équilibre. Pour que le chat retombe sur ses pattes, il fallait du temps ; il fallait une ou deux générations. Mais une réconciliation est possible. Et c’est là où je voulais aller.

Pour un premier long-métrage, cela peut sembler casse-gueule. - C’est ambitieux en tous cas. C’est clair que c’était ambitieux de traiter du monde, de faire un film sur plusieurs générations et plusieurs continents. Après, le fait d’avoir été scénariste avant, m’a aidé à gérer une certaine ambition narrative – comme le passage d’un personnage à un autre ou la gestion du temps. (…) Il y a des gens qui n’entrent pas du tout dedans. Comme ce film est au premier degré, et qu’il n’a pas de distance par rapport aux personnages, les gens qui n’entrent pas dedans ne croient à rien. Rien ne va alors fonctionner. En ça, c’est casse-gueule.

Il y a une réelle importance accordée à la narration, comme dans un certain cinéma classique. - C’est un film classique. C’est un film où il n’y a pas d’ironie, il n’y a pas de second degré. Il faut y croire, comme quand j’étais petit il fallait croire que Humphrey Bogart était officier de marine. Mais c’est un film a-cynique qui est à la hauteur des personnages, jamais au-dessus. C’était dans le cahier des charges de la réalisation : on ne voit jamais rien qu’ils ne voient pas. Quand ils ne comprennent pas, on ne comprend pas. Le père et le fils vont, comme Alice, suivre un lapin blanc et s’enfoncer dans le fracas du monde sans comprendre grand chose. Un personnage dira : « C’était le début, on n’avait pas compris ». Je pense qu’effectivement, ils n’avaient pas compris. Au fur et à mesure que le point de vue des personnages dévient plus complexe, le film se complexifie aussi. Le point de vue du père est très simple, il voit en noir et blanc, et la gamme de couleurs s’élargit peu à peu, parce que le point de vue du fils s’élargit.

Le changement de regard du fils, Kid, se dessine comme une lueur d’espoir. - Une réconciliation ou un arrêt du jugement va être possible parce que le fils voit les gens comme des êtres humains. Le travail du cinéaste, de manière générale, est de représenter le monde dans sa complexité et de représenter des personnages. Si j’arrête de voir les autres comme des indiens, si je connais leur prénom, leur histoire, je vais m’apercevoir que leurs aspirations ou leurs peurs ne sont pas différentes des miennes. Et à partir de ce moment-là, on peut commencer à discuter, et trouver un équilibre ; on peut reformer une famille ou une communauté.

Les cowboys - Thomas Bidegain

La métaphore des cowboys et des indiens est pleine de sens, elle renvoie tout à la fois au genre et à l’aveuglement de la culture occidentale. - Le film commence dans les années 1990 et à cette époque, comme en 2001, on parlait de guerre de civilisations. Tant que l’on parle de cela, il n’y a aucune réconciliation possible, parce que les civilisations sont opposées. La métaphore était valide pour raconter cela. Je voulais raconter la première guerre mondiale, la nôtre, pas celle de nos grands-parents ; celle que l’on a vu. A la fin des années 1990, elle se préparait mais on ne le savait pas. Personne n’avait entendu parler de Ben Laden. Personne ne comprenait cette première vague de djihad apparue jute après la guerre de Yougoslavie. Et le 11 septembre a révélé un truc. Lorsque le premier avion touche la première tour, on pense que c’est un accident. Et puis, le second avion touche la seconde et on se dit que c’est la guerre. A l’époque, il y avait encore cette naïveté, on pouvait se dire que c’était un accident. Mais ça ne l’était pas. Et le film s’arrête en 2011, à l’exécution de Ben Laden comme si c’était un guerre en soi.

Pourquoi être passé à la réalisation et pourquoi avec ce film-ci ? - Justement parce que le film avait cette facture très classique. C’était la mienne. Ma cinéphilie est composée de films de studio, de films de genre ; de films très au premier degré qui, en même temps, peuvent parler de choses très dramatiques. Des films qui parlaient du Vietnam ou de la Grande Dépression. Prenez LA NUIT DU CHASSEUR (The Night of the Hunter, Charles Laughton, 1955), c’est un film sur la grande dépression mais on trouve une forme narrative (pour la raconter). J’ai grandi avec ces films-là. Je suis très fan de John Huston, de John Ford et de Raoul Walsh – des réalisateurs qui, c’était une autre époque, faisaient des films d’homme, des films de studio et souvent des films de genre. Et les films de genre ont des héros. Parce que je viens de là, et que c’est un film sur la transmission. Le film est une façon pour moi de transmettre un cinéma classique, d’en donner une version moderne. Comme dans les années 1970 il y a eu beaucoup de visions différentes des « searchers ».

Comment ne pas rapprocher DEEPHAN, NI LE CIEL NI LA TERRE et LES COWBOYS qui ont en commun de questionner la notion de civilisations et la place de l’humain de le monde. - C’est intéressant. Ce sont des films qu’on a décidé de faire il y a longtemps, avant qu’on en parle du djihad ou des migrants. Le journal télévisé va vous parler de la guerre en Afghanistan, des migrants et du djihad ; il va vous donner des informations larges et géopolitiques. Ce que l’on peut faire nous, cinéastes, c’est raconter des histoires et faire des personnages. Raconter des personnages, c’est l’inverse du journal télévisé : on va être dans leur point de vue, ce sont eux qui vont raconter des histoires. On ne va pas les regarder de haut, les observer. On reste avec eux. On va peut-être en faire des héros aussi, comme Deephan. Cette idée est à la base des projets. Sur DEEPHAN, la promesse qu’on avait était que vous ne verrez plus jamais le vendeur de rose dans un restaurant de la même façon. C’est l’idée de leur donner une voix et d’en faire des héros – des héros parce que ce sont des films de genre. Un autre point commun, partagé aussi par UN PROHETE, c’est que ce sont des films français, très français, mais avec un sous-titre, où ça parle d’autres langues. Parce que le monde est comme ça.

Vous épousez le regard de ceux que d’ordinaire on juge. - Exactement. C’est cette idée qu’on est toujours les indiens de quelqu’un.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>