Critique : The Tribe

On 22/01/2015 by Nicolas Gilson

Sublime tragédie contemporaine, THE TRIBE est une immersion sensasionnelle au coeur d’un institut pour sourds et muets – un microcosme permettant une radiographie de la société ukrainienne contemporaine, et au-delà. Avec des signes pour tout dialogue, le film est a plus d’un titre proprement hypnotique. Myroslav Slaboshpytskiy prodigue une oeuvre boulversante, tout à la fois grandiose et effroyable.

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Un nouvel arrivant au sein d’une institution accueillant des enfants et des adolescents doit faire face à la réalité qui régit le lieu. Livré à lui-même et a priori rejeté, il participe à quelques épreuves lui permettant d’intégrer l’organisation mafieuse qui impose sa loi. Petite main du chef de la bande, il s’éprend de la protégée de ce dernier…

D’entrée de jeu nous sommes confrontés au protagoniste principal alors qu’il cherche sa route. Nous découvrons avec lui le lieu où il se rend tout en assimilant sa nature et la démarche (annoncée) du réalisateur. Sonore, le film propose bientôt un ballet gestuel dont nous cherchons le sens, le créons et le percevons conjointement. Myroslav Slaboshpytskiy nous fond d’autant plus admirablement au ressenti de son personnage principal que les premiers échanges prennent place en le lieu commun qu’est l’école. Nous en devinons le fonctionnement tout en découvrant les interactions entre les protagonistes et en prenant conscience de l’inquiétude du nouveau.

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À la classe succèdent la cantine, la cour de récréation et le dortoir. Au harcèlement « ordinaire » ou « ludique » répond une règlementation tacite à laquelle l’arrivant doit se soumettre – et ce quand bien même elle le contraint à une pleine déshumanisation. Si l’espace scolaire permet au réalisateur d’asseoir l’universalité de son propos tout en imposant la singularité, Myroslav Slaboshpytskiy ancre en effet rapidement un basculement vers ce qui apparaît être le caractère récréatif de l’espace et se révèle en être la loi. Les adultes ont prises sur les règles intérieures, là où s’impose l’uniforme. En parallèle, les adolescents, lorsqu’ils arborent les tenues leur permettant d’extérioriser leurs caractères, répondent à une autre réalité où s’imposent le racket et la prostitution.

Le scénario est habile et intelligent. Fort de nous fondre au regard du nouvel arrivant, il parvient séquence après séquence à transcender la pluralité du prisme qu’il met en scène. La tragédie naît de l’amour que porte aveuglement le héros à la « protégée » du caïd qui la prostitue sans scrupule. Naïvement, en lui portant son attention, il espère la sauver. Mais s’il se révèle à lui-même à travers elle, a-t-elle seulement les mêmes attentes que lui ? Au fil de l’évolution captivante du récit, Myroslav Slaboshpytskiy, qui se concentre sur la pulsion qui anime ses personnages, dresse une photographie sans concession de l’Ukraine où les plus jeunes sont livrés à eux-mêmes (ou presque), où la société semble fuir ses responsabilités.

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En nous confrontant à un film où les dialogues sont corporels, le réalisateur attise pleinement notre attention. Nous sommes spectateurs d’une langue que nous ne maîtrisons pas et dont nous devons nous faire interprètes. L’intensité des échanges priment sur leur nature. Et si le corps devient un instrument expressif proprement hypnotisant, le son n’en est pas moins primordial. Il devient un élément permettant à Myroslav Slaboshpytskiy de nous propulser d’autant plus au coeur de l’action qu’il nous permet d’anticiper certaines actions ou nous interdit de fuir la réalité à laquelle il nous confronte.

Travaillant sur la séquentialité des scènes, le réalisateur allie avec virtuosité une fluidité de mouvement et une fixité contraignante et révélatrice. Grâce à la frontalité qu’il met en place, Myroslav Slaboshpytskiy parvient à sublimer tant le désir que l’effroi – et ce quelques fois au sein d’une même scène. Maîtrisant les éléments, il compose moult tableaux qui impressionnent l’esprit et le hantent – longtemps – majestueusement.

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THE TRIBE
Plemya
♥♥♥♥
Réaliation : Myroslav Slaboshpytskiy
Ukraine / Pays-Bas – 2014 – 130 min
Distribution : /
Drame

Cannes 2014 – Semaine de la Critique
Black Movie 2014 – A coeur ouvert

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