Critique : The Duke of Burgundy

On 22/06/2015 by Nicolas Gilson

Sous les attraits d’un film de genre et l’évocation de la série B, Peter Strickland compose avec élégance une troublante histoire d’amour. Dominée par un rituel sadomasochiste, la relation qu’il met en scène se révèle peu à peu universelle, indépendamment de l’espace irréel et hors du temps qui lui sert de cadre. THE DUKE OF BURGUNDY fait partie de ces oeuvres rares, envoutantes d’un bout à l’autre, suaves et endolories. Eblouissant.

The Duke of Burgundy - Cynthia

Evelyn et Cynthia sont en couple. Les deux femmes vivent dans une villas cossues perdue dans une nature florissante. Passionnée par les papillons, elles entretiennent leur relation au grès de la répétition de jeux de domination et de soumission. Mais le plaisir de l’une n’est pas garant de celui de l’autre…

L’ouverture pourrait tenir du gialo tant l’esthétique est léchée et chaque élément maîtrisé. Le climat mis en place est tout à la fois inquiétant et extrêmement érotique. La jeune Evelyn se rend à bicyclette dans une somptueuse demeure où l’attend Cynthia, une distinguée bourgeoise, très à cheval sur les principes et soucieuse d’une certaine étiquette. En plus de son retard, Evelyn se permet quelques libertés ce qui n’est pas au goût de Cynthia, contrainte de la punir.

La séquence semble-t-elle appartenir à un fantasme très masculin sur la relation lesbienne que Peter Strickland opère un basculement captivant. Le gialo s’évapore. La même scène se rejoue sous l’éclairage d’un autre point de vue : après avoir épousé le regard d’Evelyn il s’agit de revivre le même déroulement en épousant celui de Cynthia. Curieusement, la femme ne cesse de boire de l’eau. Elle se force même à le faire. Il s’agit là d’un élément du subterfuge visant à la réalisation du fantasme d’Evelyn, toujours le même. À mesure que se répète ce scénario, les jeux sadomasochistes entre les deux femmes changent de nature tandis que l’hypothèse-même de domination se redessine.

The Duke of Burgundy - the carpenter

C’est alors que surgit un nouveau basculement, plus intéressant encore : ces jeux sont un acte d’amour, un compromis nécessaire mais néanmoins boiteux à l’aboutissement d’un échange amoureux. Ils permettent enfin d’arriver aux véritables enjeux du film qui tissent la relation et, au-delà, se tissent à travers elle. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Quelles sont les limites de l’abnégation de soi pour le bonheur de l’autre ? Quel serait le véritable échange ? Les doutes nourrissent-ils ou, au contraire, détruisent-ils toute relation ?

Dépassant toute hypothèse de genre – dans un univers uniquement peuplé de femmes – tout en travaillant avec sensibilité l’érotisation du corps féminin, Peter Strickland propose un portrait universel du couple à travers celui de deux femmes qui souffrent de s’aimer. Le désir et la jalousie côtoient le don de soi, l’épanouissement voire l’épuisement amoureux. La ritualité d’un même scénario au sein de la narration permet alors d’aborder l’évolution des protagonistes et leur ressenti – puissent-ils être antagonistes. Cynthia se révèle d’une déchirante fragilité tandis que ne cessent de se dessiner de nouveaux enjeux à l’instar de la différence d’âge qui semble l’obnubiler.

Peter Strickland confère au film une photographie tout à la fois sublime, sensuelle et sensasionnelle. Abordant avec distance son sujet, il révèle avec force le ressenti de ses personnages admirablement interprétés par un casting de choix. A l’instar des évolutions et des nombreux basculements scénaristiques, l’approche esthétique se module habilement permettant au réalisateur d’acter de contrastes tout en témoignant d’une cohérence stylistique. Ne cesse-t-il de travailler l’image et la composition des plans qu’il ne tend jamais à quelque vanité. Il offre au film une palette de couleur dont la richesse fait sens à l’instar des pistes musicales subjugantes et magnétiques ou de l’épure sonore aux échos glaçants.

The Duke of Burgundy - affiche

THE DUKE OF BURGUNDY
♥♥♥
Réalisation : Peter Strickland
Royaume-Uni – 2015 – 104 min
Distribution : ABC Distribution
Drame / Romance

Offscreen 2015- Offscreenings

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