Critique : The Danish Girl

On 06/01/2016 by Nicolas Gilson

Adaptation du roman éponyme de David Ebershoff, lui-même inspiré du journal de Lili Else, THE DANISH GIRL présente le portrait de la première femme transexuelle à avoir subi une chirurgie de réattribution sexuelle. Nous plongeant dans les années 1920, Tom Hooper compose, en plusieurs mouvements, un film au visage pluriel à la fois très sensible et trop affecté qui a le mérite de transcender l’intimité tout à la fois de Lili (née Einar Wegener) et de son épouse Gerda. Dans les rôles principaux, Eddie Redmayne et Alicia Vikander sont éblouissants.

Écrit par Lucinda Coxon, le scénario se concentre sur l’éveil à lui-même de Einar Wegener (Eddie Redmayne) lorsque son vrai moi sort du sommeil auquel il l’avait contraint. Se prêtant à la pose pour son épouse, Gerda (Alicia Vikander) il enfile des bas de soie et retient délicatement contre lui une robe dont le matériel lui aiguise les sens. Lili naît alors de la complicité amoureuse et gentiment contestataire des deux artistes peintres. Fasciné par elle, Einar doit faire face au trouble qui l’habite : enfuie au fond de lui, la personnalité de Lili n’est autre que la sienne.

eddie-redmayne-the-danish-girlLe premier mouvement pose le cadre de la narration. Copenhague 1926, Einar Wegener est un peintre reconnu et exposé qui reçoit les louanges d’un univers mondain où il ne se sent pas très à l’aise. Discret et délicat, l’homme a épousé Gerda qui, charmée par sa sensibilité, a fait le premier pas. En quelques scènes la complicité du couple s’impose tandis que se dessinent les caractères respectifs d’Einar et de Gerda. La femme se révèle indépendante et tient à forger sa propre place dans un microcosme artistique peu ouvert au travail des femmes. Le dialogue est-il alors quelque peu trop informatif que Tom Hooper nourrit l’approche en se concentrant sur l’interaction entre Einar et Gerda, à l’instar de leurs échanges de regard ou de leur présence corporelle au sein du cadre. L’intimité apparaît être le maître mot. Parallèlement, le scénario met en scène l’anecdote qui selon Lili Elbe a été décisive dans son parcours, lorsqu’elle posa pour Gerda.

Apparaissant très rapidement dans le film, cette scène permet d’acter de la distance première d’Einar face aux objets « féminins » avant d’esquisser la fascination qu’ils vont avoir sur lui. Le cadre est alors serré et exacerbe l’hypothèse-même de la sensation à travers celle du toucher. Si elle constitue un basculement pour les protagonistes, elle représente a priori plutôt le rejet de la part d’Einar de cette féminisation contrainte. Néanmoins, elle est un déclencheur le conduisant à redécouvrir vêtements et objets : enfile-t-il alors un déshabillé de soie, que cela nourrit l’intimité du couple. Lili naîtra d’ailleurs de cette complicité, Gerda, à l’instar d’Einar, ne se rendant pas compte de ce vers quoi elle se précipite. Elle crée le visage de Lili et devient son mentor, apprenant à son mari à se comporter en femme. Ils veulent jouer un tour. Le jeu changera cependant les règles : et si Einar était en fait une femme ?

Le scénario tend-il ensuite à la représentation qu’il met sur un pied d’égalité Einar/Lili et Gerda. Comme le dira celle-ci, ils sont devenus tellement proches qu’ils ne forment plus qu’un. Le trouble qui les emporte se veut néanmoins pluriel et engendre une situation de crise qui sublime l’amour que l’un et l’autre se porte. Les situations s’enchainent alors avec efficacité, la fuite nécessaire du Danemark coïncident avec le succès rencontré par les peintures de Gerda, la mort d’Einar s’inscrit à mesure que Lili prend vie. L’écriture est-elle trop épisodique et démonstrative, qu’à nouveau l’intimité du couple – quelques fois brisée – est le coeur qui lui donne son rythme.

EddieRedmayneDanishGirl

L’approche esthétique de Tom Hooper est paradoxalement duale. D’abord incroyablement sensible, elle tend à une certaine distanciation à mesure que Lili s’ouvre à elle-même – comme s’il se plaçait lui-même à distance de l’émergence d’une nouvelle intimité. Une partition musicale lancinante enrobe-t-elle l’ensemble d’entrée de jeu qu’elle semble répondre à un mouvement ondulatoire faisant corps avec les vertiges de Lili. Toutefois, elle assoit au fur et à mesure du développement narratif, le caractère représentatif auquel court peu à peu l’ensemble de la mise en scène.

Accordant une attention particulière à la composition des plans, le réalisateur joue sur la netteté de l’image et les valeurs de plan pour révéler le ressenti tant d’Einar que de Gerda. La fascination naissante pour la « féminité » par Einar est parallèlement exacerbée à travers le travail sur le son. La réalisation est, dans un premier temps, le gage de la révélation d’un nouveau « moi » jusqu’à nous fondre au regard d’Einar – qui n’est autre que celui de Lili qui voit à travers lui. Nourrie d’une coloration singulière, la photographie manque quelque fois de cohérence lorsque la mise en lumière et les valeurs de plan la rendent abrupte et étonnamment artificielle nous mettant même à distance de l’époque dans laquelle nous sommes jusqu’alors plongés.

Habile chef d’orchestre, Tom Hooper accorde un soin particulier aux décors et aux costumes. Ces deux éléments participent le plus souvent à l’intimité des personnages et deviennent des éléments permettant de révéler leur complicité. Plus que d’employer les tableaux originaux des deux peintres, le réalisateur porte le choix, délicat, de s’approprier leurs univers et de les refondre sous les traits de ses comédiens. Gerda ne peint-elle après tout pas Lili ? Des tableaux dans lesquels elle met justement en scène intimité et complicité…

Si au fil de son développement THE DANISH GIRL apparaît être lui-même un objet de représentation, les interprétations d’Eddie Redmayne et Alicia Vikander ne cesse de nous impresionner. Si l’acteur se transforme entièrement jusqu’à naître sous nos yeux, jamais il ne fait d’ombre à sa partenaire dont l’émotivité est subjugante.

THE DANISH GIRL
♥♥(♥)
Réalisation : Tom Hooper
USA / Royaume-Uni / Allemagne / Belgique – 2015 – 120 min
Distribution : Sony
Drame / Biopic

Venise 2015 – Sélection Officielle – Compétition

The Danish Girl - affichemise en ligne initiale le 6/09/2015

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