Interview : Teodora Ana Mihai

On 04/11/2014 by Nicolas Gilson

Au fil de son documentaire WAITING FOR AUGUST, Teodora Ana Mihai dresse le portrait impressionniste de Gerogiana et de sa situation familiale. A peine âgée de 15 ans, l’adolescente s’occupe de ses frères et soeurs tandis que leur mère travaille à l’étranger pour subvenir à leurs besoins. Rencontre avec la réalisatrice qui lève avec brio le voile sur une situation tristement universelle.

Quelle a été l’origine de WAITING FOR AUGUST ? - J’ai voulu donner une voix aux enfants et me concentrer sur leur courage, leur capacité à survivre et à s’entraider. Je suis née en Roumanie pendant le Régime Communiste que mes parents ont du fuir. C’est un peu l’histoire du film qui se répète parce que mes parents ont du me laisser en Roumanie comme preuve de leur retour pour la Sécurité d’Etat. Dès qu’ils sont arrivés en Belgique, ils ont cherché à me récupérer mais il m’a fallu plus d’un an pour les revoir. Cette attente, difficile à cette âge-là, même si je suis restée avec ma famille, m’a marquée. C’est une question qui me préoccupe – tout comme le sort de mon pays natal.

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Pourquoi ce sujet des orphelins économiques ? - C’est un phénomène social et, avec mon passé, je ne pouvais pas ne pas voir que la même chose se répète dans des circonstances différentes. Les parents en s’enfuient plus à cause d’un régime politique mais à cause de la pauvreté. Le résultat pour les enfants n’est pas tellement différent. On parle aujourd’hui de « Home alone generation ». C’est un sujet très important à aborder car il demeure méconnu alors qu’en Roumanie c’est malheureusement commun. Je ne connais aucune famille qui n’est pas aidée par au moins un de ses membres qui vit à l’étranger. Ce n’est pas seulement en Roumanie, c’est le cas en Europe de l’Est mais aussi aux Etats-Unis et en Asie. C’est un sujet universel.

Il vous a fallu plus de huit mois pour trouver vos protagonistes. - C’est un sujet difficile. Dans aucune culture, laisser ses enfants n’est acceptable. Les parents se sentent coupables. Ils ont honte de devoir le faire même si ce n’est pas un choix. C’est difficile d’en parler et plus encore de se laisser filmer. Ce n’était pas évident mais il fallait aussi que je trouve l’histoire que je voulais raconter. Je cherchais une famille normale qui ne vit pas une tragédie. Les personnalités des enfants m’ont aussi plu. Dès la rencontre je me suis aperçue qu’ils avaient des personnalités très fortes et très différentes. J’aimais la dynamique qu’il y avait entre eux. En les rencontrant je me suis dit qu’on allait pouvoir traiter ce sujet de manière positive, avec un regard très humain.

Votre démarche tend à la révélation de la situation au fil des interactions avec les protagonistes. - Je construis l’histoire sans donner toutes les informations à la petite cuillère. Je laisse le spectateur découvrir petit à petit ce qui se passe ; quels sont les éléments de leur vie quotidienne ; quelle est la situation. Ça demande une certaine attention. Mais c’était aussi un défi pour moi de raconter l’histoire de cette manière, de faire un documentaire qui va faire la fiction. C’est beaucoup plus facile de mettre une voix-over et d’employer d’autres conventions qu’on attend d’un documentaire. Je voulais faire autre chose et jouer avec la frontière entre le documentaire et la fiction. Je me suis toujours demandé pourquoi on s’attend à ce qu’une fiction soit plus réelle que le documentaire-même.

Votre dynamique de montage repose sur les codes apriori de la fiction. - C’est là tout mon jeu avec la réalité et la fiction. Tout est réel mais j’aborde les choses d’une manière plus fictionnelle. On décide ainsi de tirer le sont sur plusieurs plans. Je ne pense pas que ce soit malhonnête. C’est une approche qui tend à la fiction. C’est une manière de raconter qui m’intéresse plus. J’aime bien utiliser les techniques de fiction. Par ailleurs je ne cherche pas à interagir avec mes personnages et cette rigueur participe également à cette impression de fiction. Pour moi, c’est naturel. J’en ai discuté longuement avec mon caméraman, je voulais cette intimité.

L’ouverture du film peut sembler être celle d’une fiction, toutefois le regard des enfants trahit la présence de la caméra. - Plus on avance dans le film et moins on a cette impression. La caméra disparaît, s’évapore presque, quand on avance dans l’histoire. Au fur et à mesure du tournage, on se connait de plus en plus et on se sent de plus en plus à l’aise si bien que la caméra disparaît.

Waiting For August

A partir de quand y a-t-il eu une caméra et sur combien de temps le tournage s’est-il étalé ? - On a tourné non-continuellement pendant environ 9 mois. Il y a eu 5 périodes de tournage. J’ai eu un peu plus de 150 heures de rushes. J’aurais pu en avoir beaucoup plus mais je savais ce que je voulais. On ne filmait pas n’importe quoi. Je suis restée continuellement en contact avec la famille par Skype et par Facebook. Comme je connaissais bien la situation, je pouvais anticiper. Le documentaire est un exercice d’anticipation et d’empathie. C’est ce qui en fait la magie.

Georgiana se détache comme figure centrale du film au point d’apparaître en être l’héroïne. - Au début je me demandais qui allait prendre le relai. Même si je savais que ça allait être elle, il fallait voir comment elle allait accepter la caméra ; comment ils allaient tous réagir. Je ne pouvais pas en être sûre mais je l’ai bien encouragée car je la trouvais extrêmement intéressante. Elle a un caractère fort et l’adolescence est une période complexe qui est très fascinante. Je la voyais osciller entre ses grandes responsabilités et son envie d’être encore une enfant, d’être ado. Je voulais la suivre et les conditions font qu’elle en sort héroïne parce qu’elle ne se plaint jamais. Elle se rebelle un petit peu – ce que je lui souhaite – car ce qu’elle doit dire à sa mère est honnête. Tout comme, je l’espère, la mère a elle aussi une voix et qu’elle peut exprimer son côté des choses.

Vous montrez clairement qu’elle endosse encore et toujours son rôle de mère. Malgré son absence, elle sait être là lorsque c’est nécessaire comme lorsque Georgiana pleure et doit être rassurée. - Cette virtualité, qui est accentuée dans le film, est présente pour cette raison. Au départ nous avions envisager un montage où le film commençait par le départ de la maman et se clôturait sur son retour et je me suis rendu compte que ça n’allait pas. Nous voulions nous focaliser sur les enfants et sur leur vie quotidienne alors qu’ils se retrouvent orphelins. Conceptuellement je trouvais plus intéressant de découvrir les enfants dans leur situation et de voir comment, progressivement, la maman apparaît – elle est d’abord une voix, elle apparaît sur Skype puis, finalement, on la voit.

Pourtant plus âgé que Georgiana, Ianut semble ne gérer que le porte-feuille. Georgiana s’occupe de faire tourner la maison comme si lui fuyait cette responsabilité. - On s’attend malheureusement, en Roumanie et pas seulement, que les filles soient plus présentes dans la maison, qu’elles gèrent ce côté-là. Maintenant l’histoire évolue vers le point de vue de Georgina. On la suit toujours. En fait, quand elle est là, c’est son rôle et quand elle n’est pas à la maison, les autres se prennent en main. Mais « de préférence », c’est elle qui gère tout. Par ailleurs la fascination de Ianut pour les jeux vidéos n’a aucune limite car il n’y a pas de parent pour lui indiquer qu’il devrait faire d’autres choses.

Les « telenovelas » sont très présentes dans le film. - Elles sont très populaires en Roumanie. Il y a plusieurs chaines qui en joue tout au long de la journée. Georgiana a une réelle fascination pour les telenovelas. Si bien que ça me fascinait. Ça représente une facette de sa personnalité. Il fallait l’inclure parce que le contraste de sa propre vie est tellement grand en comparaison avec les ces productions qu’on se demande pourquoi ça la fascine. La télévision a aussi un rôle d’éducation et c’est intéressant de voir ce qu’elle regarde. Et puis, ce sont des petites touches d’humour quelque peu ironique. Les histoires qui la fascinent traitent d’histoires de famille et de tensions entre parents et enfants. C’est d’autant plus impressionnant de le voir dans son contexte.

Teodora Ana Mihai, « Waiting for August »

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