Critique : Taxi (Taxi Téhéran)

On 22/04/2015 by Nicolas Gilson

Cinéaste de la résistance, Jafar Panahi filme comme il respire. Oppressé comme tant d’autres par le pouvoir iranien, il est le témoin privilégié d’une réalité dont la dénonciation devient le moteur de son expression. Sans jugement, si ce n’est un divin sarcasme, il ancre avec sa caméra une mise en perspective qui, film après film, malgré la censure, salue la liberté. Après nous avoir convié à partager les vertiges de son isolement lorsqu’il était assigné à demeure (PARDE, 2013), il ouvre avec TAXI un nouveau jeu de mise en abyme à travers lequel il saisit la réalité « sordide » qui compose le visage pluriel de l’Iran. Étonnamment enchanteur.

taxi-Jafar Panahi

Un taxi sillonne les rues de Téhéran. Premier arrêt, y entre un homme conscient du regard qui se pose sur lui. Quelques instants après se glisse, à l’arrière, une femme. L’homme s’adresse au chauffeur qui demeure hors-champs. Il lui raconte une anecdote évoquant un vol de roues de voiture et appelant à en pendre les auteurs. La femme intervient. Interdite par son jugement. Comment est-il d’avoir une telle réflexion ? Ne faudrait-il pas mieux chercher à régler les causes qui conduisent les gens à commettre des délits ? L’homme loue bientôt les lois de la Charia, la femme lui rétorque que la seule conséquence de son application est de placer l’Iran au second rang des pays où il y a le plus de condamnations à mort. Un autre client pénètre-t-il l’habitacle que la femme persévère à dialoguer. Elle s’interroge sur le métier de l’homme qui se moque bientôt du sien. Elle est enseignante. Tout s’explique pour lui. À force d’être en contact avec des enfants, elle a perdu la raison. L’homme quitte bientôt le taxi persuadé qu’il a eu affaire à une drôle de chauffeur, un chauffeur qui n’en est sans doute pas un.

Quelques instants après, une fois la femme descendue, l’identité du chauffeur est révélée. Le troisième client la reconnu. Derrière le volant se tient Jafar Panahi. La dynamique de mise en abyme prend place. Fiction et réalité entrent en dialogue. L’homme est persuadé qu’il a été confronté à des acteurs tandis que nous doutons alors sur le procédé. Après tout, la présence de la caméra est actée d’entrée de jeu jusqu’à être maniée, manipulée par le réalisateur, qui en change l’axe d’un mouvement (deviné) de poignet.

Taxi-Jafar-Panahi

Le taxi devient une scène privilégiée où se succèdent les acteurs du quotidien dont veut parler le cinéaste. L’enseignante garantit-elle la possibilité d’un avenir meilleur – où femmes et enfants sont libres de penser – que ce troisième passager acte des possibilités offertes par la contrebande. Car en Iran, on deal de la culture : on vend les films interdits, censurés de Woody Allen, Nuri Bilge Ceylan ou les blockbusters américains. Et l’espoir s’impose, non sans humour.

Tandis que les portes s’ouvrent et se referment, la fiction s’impose mettant à mal un procédé que le réalisateur emploie sans radicalité. Composant en effet avec plusieurs axes, Jafar Panahi n’abandonne pourtant pas la logique du regard premier – l’objectif posé sur le tableau de bord – dont il module, choisit l’orientation. Les rencontres – plus entre nous et ses passagers que vraiment entre lui et eux – nourrissent une pleine réflexion sur la société iranienne et son devenir. Plus encore au travers du personnage de sa nièce, qui veut réaliser un film « distribuable », il questionne le rôle de cinéaste et les armes qui lui sont offertes. Doit-il en effet se plier à la censure qui interdit la représentation « sordide » de la réalité ou accepter d’en arrondir les angles, en se pliant à des préceptes, qui gomment tout réalisme et surtout toute critique ou mise en perspective ?

La jeunesse de la nièce de Panahi et sa logique imparable – tout comme son fort caractère – se veulent subjuguants. Elle porte en elle, outre l’espoir du changement, la conscience des failles d’un système qui se ment à lui-même – où le cinéma, soit-il dépourvu de moyen, s’avère être une arme qui s’offre à tou-te-s grâce à l’accessibilité aux smartphones, tablettes ou appareils photos.

Si le discours de Panahi est pour le moins didactique, son regard est empli d’humanité. Fort de composer un film de facto censuré, il trouve un judicieux stratagème pour le clôturer sur une note humoristique et révolutionnaire, habilement subversive.

Taxi téhéran afficheTAXI
♥♥♥
Réalisation : Jafar Panahi
Iran – 2015 – 82 min
Distribution : Imagine Film
Réalisme sordide

Berlinale 2015 – Compétition Officielle

sliderBerlinale2015testMise en ligne initiale le 06/02/2015

Trackbacks & Pings

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>