Tabu

On 06/01/2013 by Nicolas Gilson

Visuellement sublime, TABU tient de la fascination. Miguel Gomes, qui instruit une structure narrative singulière, use d’une approche esthétique sensationnelle qui ne peut qu’exciter l’attention du spectateur. Il fait de et avec son film un poème des impressions.

La construction du film – en deux actes précédés d’un prologue – se complète par un jeu de mises en abyme et un principe d’évocation emplis de sens. Le prologue met en scène tout à la fois la confrontation d’un colon au monde sauvage et celle du spectateur au dit colon et à la peinture de sa réalité. L’approche est visuellement forte, intense, et l’encadrement musical s’accompagne d’une voix-over qui ancre l’hypothèse de la narration. Les mots coulent et glissent tant l’intensité des images en noir et blanc – presque pétrifiantes, hypnotiques – s’impose.

Les trois axes du films se répondent et se nourrissent. Le premier chapitre, celui du « Paradis Perdu » est celui de l’évanescence à l’instar de l’ébullition de la colonisation qui a essuyé bien des affres. Dans un immeuble lisbonnin, la dévouée et pieuse Pilar vit au même étage qu’Aurora, une dame d’un âge avancé. Celle-ci, abandonnée par sa fille, vit avec une femme de ménage originaire du Cap-Vert qui semble en être devenue la nourrice. La vieille femme paraît perdre la mémoire, dérailler. En cachette, elle supplie Pilar de lui venir en aide tout en affichant un flegme déroutant lorsqu’elle cherche à (faire) respecter une désuette étiquette. Par jeu d’impressions, par de sensibles touches successives, Michel Gomez esquissent avec brio trois portraits touchant qui portent en eux une pleine réalité.

Le second chapitre captive le spectateur en mettant en lumière les zones d’ombres jusqu’alors mises en place. Le « Paradis » est alors celui de la colonisation, de la richesse et de toutes les possibilités. Il s’agit aussi de la jeunesse et de l’éveil à elle-même d’Aurora lorsqu’elle vécut en Afrique, qu’elle tomba enceinte et scella une passion amoureuse – le « tabou » est ainsi pluriel. Cet axe est avant-tout narratif et apparaît comme l’exacerbation de l’hypothèse même de l’évocation.

L’époque prend forme, reprend vie, avec une touche d’artificialité enivrante. Toutes les séquences sont alors sonorisées et aucun dialogue ne s’établit. Avec une approche esthétique sans concession, Miguel Gomes emporte le spectateur aux confins du romanesque en un univers irréels en nombreux points. La musique est employée a dessein : tantôt elle participe au récit, tantôt elle lui donne du relief. Le réalisateur emploie alors plusieurs voix-over afin notamment de créer un flux entre les protagonistes et les époques par la lecture d’un échange épistolaire.

Avec TABU les souvenirs revivent et se fanent. Ils deviennent aussi la projection ou le fantasme que les uns – Pilar ou tout spectateur – peuvent se faire du roman qu’est la vie des autres. Une histoire in fine ouverture et habilement contextualisée.

TABU
TABOU
♥♥♥
Réalisation : Miguel Gomes
Portugal/Allemagne/Brésil/France – 2012 – 111 min
Distribution : Numéro Zéro
Comédie dramatique / Essai

Berlinale 2012 : Compétition Officielle

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