Interview : Stéphane Lafleur

On 08/07/2015 by Nicolas Gilson

Scénariste et réalisateur, Stéphane Lafleur a vu ses premiers films être sélectionnés dans les sections parallèles des plus prestigieux festival de cinéma à l’instar des Venice Days de la Mostra (CONTINENTAL, UN FILM SANS FUSIL, 2007) du Forum de la Berlinale (EN TERRAINS CONNUS, 2011) et la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes (TU DORS NICOLE, 2014) – et tous ont été présentés en Compétition au FIFF de Namur. Jonglant avec le fantasque et flirtant avec le fantastique, il signe des films réalistes empli d’une poésie humaniste – TU DORS NICOLE n’est d’ailleurs pour lui une comédie-poétique ? Réel orfèvre, il a un sens aigu de l’esthétique et s’amuse avec brio de nombreux codes et usages. Rencontre*.

Quelle a été l’origine de TU DORS NICOLE ? - En fait tout a commencé avec le titre. Nicole n’est pas un nom commun pour une jeune fille de 22 ans, du coup je trouvais intéressant de le donner à une jeune fille et de m’intéresser à cette période entre l’adolescence et l’âge adulte. Comme mon film précédent était un film d’hiver (EN TERRAINS CONNUS, 2011), j’ai eu envie de faire un film d’été et de revisiter ceux de ma jeunesse – où l’on sortait un peu la nuit, on se promenait dans les quartiers et on observait comment les autres vivaient. Tout cela a conduit à cette « comédie-poétique » en noir et blanc.

Pourquoi ce choix du noir et blanc ? - C’est venu un peu par accident pendant que j’écrivais le scénario. En discutant avec la directrice de la photographie, Sara Mishara, qui avait travaillé sur mes deux films précédents, elle est arrivée avec deux livres de références qui tournaient autour de l’été. Un des ouvrages étaient en noir et blanc et on sentait tout de suite l’émotion, une chaleur et une humidité que je cherchais. Il s’agissait de photos de paysages et de banlieues la nuit et on ressentait vraiment une ambiance particulière. Et puis, comme le personnage de Nicole est insomniaque, le noir et blanc contribuait à l’état de rêve, latent, dans lequel elle est constamment.

Tu-dors-nicole-stephane-lafleur

Il y a très peu de mouvements de caméra, le cadre est très posé. Comme dans vos précédents films, vous rendez l’image hypnotique. - J’ai tendance à me relier, peut-être, avec les débuts du cinéma, la base : une caméra, un cadre et un plan fixe. J’essaye de faire en sorte que l’action en vienne pas de bouger la caméra, il s’agit de voir ce qui se passe à l’intérieur du cadre. Cela place le spectateur dans une pulsion d’observateur. Je trouve qu’il y a au cinéma beaucoup de mouvements qui en veulent rien dire et qui n’apportent rien. J’essaie d’en faire le moins possible et de leur donner une signification. Mais je crois, malgré tout, que c’est mon film où la caméra bouge le plus.

L’invasion de l’espace que Nicole pensait avoir pour elle se fait aussi musicalement. Elle n’a aucune quiétude et nous partageons son agacement quant au son des répétitions. - Comme je fais moi-même de la musique, je voulais mettre en scène un groupe de musique qui ne serait toutefois pas le sujet du film. La commande était assez claire : je voulais une musique agressive qui agirait comme une nuisance dans l’été paisible de Nicole mais qui soit aussi mélodique et agréable à écouter. L’idée était d’avoir un groupe de musique en processus d’enregistrement. Je voulais donner l’impression que l’on est là, avec eux.

Tout au long du film vous jouez avec les notions d’espace et de temps – notamment à travers le montage. - Il y a plein de jeux sur le temps. On ne sait pas trop sur quel laps de temps l’action se déroule et, la direction artistique et le noir et blanc, font qu’on ne sait pas en quelle année ça se passe. J’ai volontairement éliminé ce qui est nouvelle technologie pour m’attarder à l’essence des personnages et non à leurs moeurs. Je me suis intéressé aux relations, à l’amitié, sans prétendre faire un portrait contemporain de cet âge-là. Dans le choix des lieux et des costumes, on a essayé de faire un film intemporel. Ce n’est pas un film d’époque. Je pense que c’est un film qui se passe maintenant mais c’est un maintenant très tordu et très modifié.

Tu dors Nicole - rémi

Vous accordez un soin particulier aux ponctuations musicales : tantôt ludiques elles peuvent s’imposer sans détour, ancrant un jeu de contraste entre les univers de l’enfance et de l’âge adulte. - Je voulais deux niveaux de trame sonore : celle du groupe de musique, qui est à l’écran et qu’on entend seulement quand le groupe est présent, et celle, plus électro ou très minimaliste, qui est de l’ordre du rêve et de l’esprit intérieur de Nicole. C’est un clin d’oeil aux livres qu’on lisait quand on était petits dans lesquels la fée clochette demandait de tourner la page. Pour moi, la harpe évoque beaucoup le conte de fée. Je voulais donner l’impression qu’en recevant sa première carte de crédit, Nicole vivait un conte de fée. J’aimais associer la carte de crédit à la magie et l’idée que tout est possible – elle a l’impression que tout est gratuit.

Nicole est clairement entre deux âges, ce que montre très bien le rapport qu’elle entretient à sa carte de crédit. - Dès la scène d’ouverture je place le fait que la sexualité fait partie de sa vie. On n’est pas dans un film de première fois – comme c’est souvent le cas. Je voulais qu’on soit après ça, que les premières expériences soient réglées. Je pose la question de ce que l’on fait ensuite. Son amie vit en appartement alors qu’elle vit toujours chez ses parents. Leurs obligations ne sont pas les mêmes. Son travail n’est pas nécessairement celui qu’elle rêve d’exercer sa vie durant mais lui permet de gagner de l’argent. Je ne pose pas un constat clair. Je voulais juste poser un regard sur une période précise que je n’ai pas l’impression d’avoir vu souvent au cinéma – entre les soucis de l’adolescence et la crise de la trentaine.

Comme dans EN TERRAINS CONNUS vous vous intéressez à la relation qui unit une soeur à son frère. Si l’angle est différent, il s’agit à nouveau de deux êtres qui ne se connaissent pas vraiment et qui se retrouvent. - La famille revient dans chacun de mes films. Toutefois ce qui m’intéressait le plus ici, c’était l’amitié entre Nicole et Véronique, et comment l’amitié correspond à des périodes de notre vie. Mais c’est vrai aussi qu’il y a cette relation entre un frère et une soeur. Mais bien que cela soit présent au scénario je dois avouer que l’interprétation de Julianne Côté (qui joue Nicole) et de Marc-André Grondin (qui joue son frère, Rémi), et la complicité qu’ils ont su établir ont permis de mettre cette relation plus à l’avant-plan que je ne l’avais prévu au scénario. J’aime bien cette idée d’un frère et d’une soeur qui ne se sont pas vraiment connus parce qu’ils ont 10 ans de différence. En vieillissant, peut-être que cet élément est moins important. C’est une occasion de se retrouver ou de se découvrir.

Tu dors nicole - Godefroy Reding

Nicole passe son temps à ne rien faire et l’objectif de ses vacances est justement de partir ne rien faire ailleurs. - J’ai beaucoup ce sentiment de culpabilité en été lorsqu’il fait très beau de ne pas savoir quoi faire à l’extérieur de chez moi. Tout le monde attend le beau temps et quand il arrive on en sait pas quoi en faire. Nicole est un peu inspirée de ça. Elle sent qu’il faut qu’elle fasse quelque chose – parce que tout le monde lui dit qu’elle doit faire quelque chose de sa vie – et elle a ce projet de voyage mais elle en sait pas trop ce qu’elle va en faire.

Vous n’avez pas peur de noircir le trait, notamment avec la voix du personnage de Martin qui mue très tôt. - J’aime mettre de la fantaisie dans mes films avec des personnages qui sont un peu écrasés par la vie ou qui n’ont pas encore trouvé ce qui les allume. En ajoutant des éléments fantastiques, je montre que la vie est pleine de magie aussi. Ici, celui qui joue ça, c’est Martin, un petit gars de 10 ans dont la voix a mué plus vite que le corps. Mais ce personnage est doté d’une réflexion sur la vie et sur l’amour, et d’une conviction que le personnage principal n’a pas – et n’est même pas proche d’avoir. J’aimais l’idée de juxtaposer Nicole à ce garçon et de la placer entre lui et les amis de son frère qui ont 10 ans de plus qu’elle, des projets et des rêves. Nicole est incertaine alors qu’autour d’elle les gens savent ce qu’ils veulent. (…) L’humour est pour moi essentiel. Il n’est ni souligné ni appuyé. C’est un humour particulier, que les acteurs ne jouent presque pas, qui émerge des dialogues et des situations. C’est un peu un pari selon public mais quand ça fonctionne, c’est magique. La réaction suscitée par le film est très différente si on le voit seul ou avec du monde. Le cinéma est pour ça une belle expérience de groupe. Le rire peut avoir un effet d’entrainement.

stephane-lafleur

*Entrevue réalisée à l’occasion du FIFF de Namur, en octobre 2014.

tu dors nicole affiche

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