Interview : Stéphane Demoustier

On 21/01/2015 by Nicolas Gilson

Dans TERRE BATTUE, Stéphane Demoustier confronte le trajet d’un père décidé à monter sa propre affaire à celui de son fils qui veut devenir champion de tennis. L’un et l’autre sont obnubilés par leur réussite. Aveuglement. Rencontre avec le réalisateur dont le film, présenté à la semaine de la critique à Venise, clôturait la 29 ème édition du FIFF.

TERRE BATTUE est votre premier long-métrage, qu’est-ce qui vous en a inspiré le sujet ? - J’ai fait beaucoup de tennis lorsque j’étais enfant et je voulais faire un film qui parle de ça mais pas uniquement. Il y a eu un fait-divers en France qui a eu un certain rebondissement : un père qui a empoissonné les adversaires de son fils jusqu’à ce qu’il y ait un accident. Ce fait-divers m’a conforté dans l’idée qu’il se passait quelque chose de très particulier dans le tennis et qui avait en même temps des résonances dans la société. J’ai travaillé là-dessus tout en transposant l’histoire de façon à ce que ce ne soit pas un film sur le tennis en soi mais qui parle de la société.

Le scénario épouse aussi bien le regard de l’enfant que du père. Comment l’avez-vous construit ? - Aussi bien à l’écriture qu’au montage, on a pensé cette histoire duale avec des enjeux qui circulent d’un personnage à l’autre. Tous les deux, avec des réponses différentes, sont mus par des enjeux comparables. Le fils se trouve un moment dépositaire de l’échec de son père, de cette envie de connaître le succès. C’est l’histoire de deux âges mais c’est en mouvement perpétuel. Au montage on essayait encore de trouver les bons ajustements pour que l’on puisse glisser harmonieusement d’un personnage à l’autre.

Terre Battue Ugo

Comment avez-vous découvert Charles Mérienne dont c’est le premier rôle au cinéma ? - J’ai fait un documentaire sur le championnat de France de 10-11 ans (LES PETITS JOUEURS). J’ai vu plein d’enfants dont Charles qui y participait. Au moment du montage du documentaire j’ai eu la conviction qu’il fallait un un enfant joueur de tennis pour la fiction. Là, j’ai revu beaucoup d’enfant et j’ai revu Charles. On s’est vu plusieurs fois et j’ai décidé de faire le film avec lui.

Dans quelle mesure le documentaire vous a-t-il aidé dans l’écriture de la fiction ? - J’avais écrit avec mes souvenirs et ça m’intéressait de confronter ça avec la réalité d’aujourd’hui. Le documentaire m’a aidé à voir ce que j’avais déformé et ce qui a changé avec le temps. C’est à ce moment-là que je me suis dit que je devais faire le film avec un enfant tennisman parce qu’ils ont en eux une intensité que je ne pourrais pas récréer. Eux seuls ont expérimenté cette chose très particulière qu’est le tennis de haut niveau.

Comment avez-vous travaillé avec Charles ? Y -t-il eu des répétitions ? - Une fois que j’avais arrêté mon choix sur Charles, on a fait quelques lectures mais on n’a fait absolument aucune répétition avec les acteurs adultes. Ils n’étaient pas disponibles – en tout cas Olivier Gourmet. Après on a répété sur place. Gourmet était super : il avait l’art de faire en sorte que ce soit plaisant pour eux d’être ensemble tout en ayant la bonne distance.

On s’est rencontrés durant l’Open d’Australie et on a tourné en mai-juin. On a commencé, c’était Roland Garros et à la fin c’était Wimbledon.

Vous transmettez l’atmosphère compétitive entre les enfants, plus rivaux que complices. - J’ai voulu que le film présente cet aperçu du haut niveau. C’est sûr que c’est un mélange de camaraderie et de concurrence. On le perçoit dans le film. Et c’est assez âpre : j’ai des souvenirs délicieux mais aussi violents de quand j’étais apprenti joueur. Dans le tennis de haut niveau et dans la compétition, il y a une forme de solitude et une forme d’exigence qui n’est pas toujours douce.

A contrario vous transposez la complicité qui animent les enfants lorsqu’ils regardent, ensemble, un match de tennis. - C’est une scène qui était à l’identique dans mon documentaire. J’avais trouvé ça très émouvant parce que ces enfants sont à la fois des amis et des rivaux. Il y a là un côté ludique et joyeux qui est immédiatement perceptible. J’ai voulu transposer ça dans le film.

Le rôle du père est interprété par Olivier Gourmet. - J’ai écrit le film en pensant à lui parce que je trouve qu’il a la nature qui convenait pour le rôle. Il est ancré et ça me plaisait beaucoup. J’avais l’impression qu’il n’avait pas joué si souvent que ça des rôles d’homme amoureux. Il est passionné des grandes surfaces mais il est aussi amoureux de sa femme. Il a accepté vite alors qu’on n’avait pas encore de financement. C’était super encourageant.

Terre-battue

Son épouse est interprétée par Valeria Bruni Tedeschi. Comment l’avez-vous choisie ? - Une fois qu’Olivier a dit oui, je me suis penché sur la question de sa femme. Le rôle du personnage est très important mais on le voit assez peu et il laisse une emprunte. Je trouve que Valeria a ça. Et elle a de la consistance. Je pouvais me dire que le spectateur allait comprendre que si elle s’en va, ça laisse un grand vide et qu’il allait peut-être l’éprouver avec le personnage (du père). Elle a en même temps une fêlure que je trouve bouleversante et qui pouvait enrichir ce personnage.

Vous ouvrez le film sur un plan-séquence. Qu’est-ce qui a guidé cette dynamique récurrente dans le film ? - J’aime beaucoup ça. C’est quelque chose que j’admire beaucoup chez les Dardenne. C’est le rythme de la vie. Il y a une musicalité (dans le plan séquence). En tant que spectateur, c’est le meilleur moyen de m’embarquer. J’ai le goût de ça. Je n’aime pas tourner indéfiniment une même séquence, et le plan-séquence peut certes être tournée 10, 15 ou 20 fois mais on n’a pas le côté répétitif d’un champs/contre-champs, etc. Par paresse et par fonctionnement je préfère aller vers le plan-séquence. Mais je n’ai pas voulu en faire un dogme. Je trouve qu’il y a des scènes qui ne s’y prêtent pas. Et je ne m’en suis pas senti capable aussi. Certaines séquences ne tenaient pas de cette manière.

En regard, vous posez votre caméra. - Oui. J’aime ça. J’aime, sans que ce soit visible, que les cadres soient pensés. J’ai essayé que ce ne soit pas ostentatoire. Je ne pense pas que les plans soient spectaculaires mais j’ai essayé de faire en sorte qu’ils soient justes. Et pour être justes, ils doivent être pensés. Donc on a pensé les cadre avec le chef opérateur. Même à l’épaule c’était assez précis. Maintenant il faut que dans ce cadre-là les acteurs puissent avoir aussi leur liberté. Mais c’est aussi un moyen de les laisser vivre dans un espace qu’on a définit ensemble.

terre battue - Stéphane Demoustier © FIFF 2014

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