Stéphane Cazes : Entrevue

On 11/12/2012 by Nicolas Gilson

OMBLINE, le premier long-métrage de Stéphane Cazes, était en Compétition Emile Cantillon au 27 ème Festival International du Film Francophone de Namur où le jeune réalisateur est venu présenter son film. L’occasion d’une rencontre riche où il revient sur l’élaboration d’un projet réussi.

Comment s’est construit OMBLINE ? - Le projet a démarré en 2002. Je cherchais à faire un film sur le lien mère-enfant et un contexte pour faire ressortir ce sujet, et j’ai appris qu’il y avait des bébés en prison. J’ai commencé à me documenter. Au début j’ai voulu faire un court-métrage mais j’ai vite remarqué que c’était un sujet sur lequel j’avais à la fois beaucoup à apprendre et sur lequel il y avait tellement à dire. Je me suis donc dit, dès 2002, que ce serait mon premier long. Durant quatre-cinq ans je me suis documenté. Comme je ne me sentais pas encore capable de l’écrire, j’ai fait une pause avec le monde du cinéma et pendant deux ans je me suis inscrit dans une fac de sociologie pour aborder le sujet avec un autre regard et toutes les semaines j’allais en prison, rencontrer des hommes et des femmes détenus, pour faire du soutien scolaire et des activités culturelles. C’est là où le scénario s’est « imprégné » d’humanité. Tous les personnages sont inspirés de personnes que j’ai rencontrées en prison et beaucoup de situations sont basées sur du vécu. Suite à cela, j’avais un premier scénario que j’ai envoyé à toutes les boîtes de production sans avoir de retour mais j’ai gagné un premier prix de scénario (SOPADIN) en 2008 qui m’a ouvert toutes les portes.

Vous avez fait une école de cinéma et réalisé plusieurs court-métrages. - J’en ai réalisé deux de manière professionnelle. Le premier (L’ECHANGE DES REGARDS), c’est une histoire d’amour entre deux handicapés dans un hôpital – c’est un peu dans le même ton que OMBLINE où j’essayais de faire de l’émotion et de la poésie sur un sujet dur. Le second, LE CHANT DE LA SIRENE, c’est un film un peu fantastique. Je voulais faire un truc vraiment différent parce que je savais que j’avais OMBLINE après. C’est un film chanté… C’est un moyen-métrage un peu trop ambitieux – et un peu raté. Après j’ai touché à tout : j’ai fait beaucoup de montage, j’ai été premier assistant, j’ai fait pas mal de cadre, un peu de lumière, un peu de production, un peu de déco… j’ai fait des stages un peu partout. J’ai touché à tout en fait.

Qu’est-ce que cela vous a apporté ? – Ça m’a beaucoup apporté dans la relation avec l’équipe technique pour essayer de comprendre ce que chaque métier peut apporter au film, d’arriver à comprendre leur langage aussi. Je trouve que c’est important d’être à chaque poste. J’ai pris beaucoup de temps à lire des bouquins de théâtre car ça manquait à ma formation. J’ai remarqué que la manière dont j’écris est similaire à celle d’un comédien qui prépare un rôle avec la méthode Stanislavski. Je me mets dans la peau du personnage, je fréquente les lieux qu’il fréquente, j’essaie de rencontrer les gens qui pourraient être ses amis… Quand j’écris, j’essaie de ressentir tout ce qu’il vit. J’essaie d’écrire tout ce que je ressens. Ensuite je relis cela à froid et je tente de traduire les émotions par des choses techniques ou de comprendre ce qui les a suscité pour transmettre cela aux comédiens.

Mélanie Thierry est surprenante dans le rôle d’Ombline. Comment s’est passé la direction d’acteurs ? – Au début je pensais prendre une comédienne inconnue. Et la directrice de casting m’a conseillé de voir Mélanie Thierry qui a accepté de passer un casting comme toutes les comédiennes. Et si je l’ai choisie c’est vraiment parce que c’était la meilleure pour ce rôle – et pas du tout parce qu’elle était connue. Ensuite, mon travail avec elle s’est fait en préparation du tournage, en deux temps. Il était fondamental pour moi de l’aider à incarner le personnage. Je lui ai confié toute la matière qui m’a été utile à l’écriture dont notamment la biographie que j’ai écrite du personnage. Et on a été pendant deux semaines à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Merogis pour animer un atelier de théâtre. C’était très important pour Mélanie pour qu’elle rencontre des femmes qui vivent la même chose que son personnage et qu’elle entre en prison. Elle a aussi appris à se battre – elle a pris de cours de combat de rue : elle voulait aussi apprendre à prendre des coups car son personnage s’est fait battre dans sa vie. Dans un deuxième temps, pour qu’elle incarne le rôle, je lui ai expliqué le sous-texte, ce qu’il y a derrière le dialogue, ce qui se joue entre les personnages ou encore ce qui se passe entre les scènes : je lui ai donné beaucoup de matière pour qu’elle s’en nourrisse et qu’elle s’en empare. Et à partir de là, c’est son espace de liberté et de créativité. Après, Mélanie a poussé le personnage bien plus loin que là où je l’imaginais. Elle a eu des idées que je n’avais pas. Sur le tournage, j’essaie de laisser cet espace de liberté à chacun et j’essaie d’avoir une vue d’ensemble pour que tout soit cohérent, se fasse en harmonie. J’essaie de m’adapter à chaque comédien. J’ai plus l’impression d’être un coach qui est derrière les comédiens à essayer de les pousser à s’épanouir eux-mêmes dans leur travail tout en gardant une vision d’ensemble. J’essaie d’additionner les talents et les expérience et non de les réduire à mes intentions de départ.

Vous n’avez pas peur de l’ellipse. Les choses sont mises en place, une ritualité se ressent, et on passe rapidement d’un état à l’autre toujours avec fluidité. Comment gérez-vous cela ? - C’était pour moi la chose la plus difficile dans le scénario. La première version faisait au moins trois heures et j’ai compacté énormément pour qu’on ai l’impression de voir la vie d’un personnage durant trois ans en soixante scènes. Chaque ellipse est travaillée pour qu’elle ne se remarque pas. On change par exemple de bébé sept fois, et j’avais peur que le spectateur ne le remarque. Du coup j’ai travaillé le scénario pour que l’attention soit ailleurs. J’ai essayé qu’il y ait des liens entre les scènes et, quelque part, de tricher avec la réalité. (…) Tout ce qui se passe entre les scènes est « écrit ». Il y a plein de choses qui se passent entre les personnages et qui rendent les situations plus complexes. Je les ai soit supprimées par manque d’argent ou pour gagner en dynamisme, soit ce n’était pas intéressant à filmer mais ça l’était pour les comédiens. J’ai l’impression d’avoir écrit mille pages de scénario et au final il y en a quatre-vingt. Par exemple toute la période de grossesse est ellipsée, Ombline apprend qu’elle est enceinte et le plan suivant elle va accoucher mais j’ai appris tout ce qui se passait durant cette période – les grands moments, ce qu’elle vit au quotidien, la relation qu’elle a avec les autres…

Des éléments – qu’ils tiennent du dialogue ou des accessoires – permettent aux spectateurs de se dire que cette période a justement existé. Comment avez-vous dosé cela ? - Il y a plein d’éléments dans la déco : comment elle fabrique les jouets, comment on retranscrit sa personnalité dans l’ameublement de sa cellule. Certaines ellipse sont mises en évidence dans la lumière, d’autres dans le montage, mais le plus souvent elles étaient pensées dans le scénario. J’avais fait une note d’intention par scène dont j’ai discuté avec les chefs de poste. Et chacun trouvait des idées dans son domaine. Par exemple, quand le personnage de Laurence dit qu’elle va abandonner sa fille, on sent qu’elle bouillonne intérieurement et l’ingénieur du son a eu l’idée de lui faire bouillir de l’eau. Il y a plein de petit détails comme cela. Dans cette même scène, on évoque sa fille qu’elle ne voit plus et sa photographie est pas mise au mur derrière le dessin d’une fenêtre qu’elle doit ouvrir pour la voir. Ça raconte beaucoup de choses sur la relation qu’elle a avec sa fille – ça c’est une idée de l’équipe déco. C’est le travail de l’équipe qui fait qu’il y a plein de détails qui se ressentent et qui nourrissent le tout.

La dynamique de cadrage est fort évolutive. Ainsi lorsqu’Ombline se retrouve enfermée au cachot, le cadre est résolument fixe. - Il y a vraiment une intention derrière chaque plan. Dans cette séquence, elle a envie de tout casser mais le cadre représente la prison et ça ne bouge pas, comme une manière de dire qu’elle peut bouger autant qu’elle veut, ça ne bougera pas. Il y a le côté cachot : tu es enfermée dans le cadre, tu veux le bouger mais tu n’y arriveras pas. Je trouvais violent d’opposer le cadre fixe à Ombline qui essaie d’en sortir par tous les moyens. Après, au niveau de la mise en scène pure, il y avait deux grandes intentions sur l’ensemble du film : être toujours dans le point de vue d’Ombline – c’est pour cela que j’ai voulu faire une fiction plutôt qu’un documentaire – et opposer la prison et la maternité (on oublie qu’on est en prison et on est dans l’intimité d’Ombline et Lucas). Après, au cas par cas, il y avait une note d’intention par scène. J’ai beaucoup travaillé avec Virginie Saint-Martin la chef opératrice et la première assistante a aussi apporté beaucoup d’idées sur le cadre. Virginie m’a aidé a toujours rester dans le point de vue d’Ombline et à aller jusqu’au bout de cette intention. Elle m’a beaucoup aidé dans la « sensation » : il y a des mouvements de caméra qui ne s’expliquent pas, ils sont dans la sensation…

L’ouverture présente la mère et l’enfant comme une seule entité tout en esquissant déjà, avec les jambes et les pieds qui les entourent, l’enfermement. – Ça c’est une mise en scène qui est plus pensée au scénario. Ce que j’ai voulu évoquer dans cette scène, lorsqu’elle raconte l’histoire de Noé, c’est le sentiment qu’ils éprouvent. Dans ces premiers plans, on perd la notion du temps et de l’espace. Ils ont au ralenti, le fond est uni donc on ne remarque pas qu’on est en prison : on est dans la bulle « Ombline-Lucas ».

Où avez-vous tourné le film ? – Une partie a été tournée dans une vraie prison désaffectée à Toulouse. C’était très important pour moi que l’équipe du film vive un peu ce que vivent les personnages. Que ce soit les comédiennes, quand elle vont dans le mitard, par exemple, il y avait écrit le mot haine gravé avec des ongles. Ça fait de l’effet. La chef opératrice voit l’impact que peut avoir la lumière de la prison, pareil pour l’ingénieur du son qui à force d’être dans une prison parvient à mieux en décrypter l’ambiance sonore. Le fait de tourner dans une vraie prison a donné de la matière à toute l’équipe.

Cela engendre également des contraintes. – Ce que j’aime bien, c’est que dans ces contraintes, on ressentait l’enfermement. C’est vrai qu’on n’en pouvait plus d’être dans des petites coursives, on avait à peine la place de passer la caméra… Mais quelque part, même si c’est dur, on ressent l’enfermement. Et la contrainte rend créatif aussi ! Après on a quand même reconstitué en studio les cellules, notamment la nurserie.

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  • Un Grand Moment de Cinéma… ou pas ! » Ombline :

    [...] Stéphane Cazes signe avec OMBLINE un premier long-métrage riche et sensible. Il y met en scène, avec humanité, la relation entre une jeune détenue, Ombline, et son enfant né en prison. Les années d’incarcération deviennent un parcours d’apprentissage troublant. Mélanie Thierry interprète le rôle-titre avec nervosité et justesse. [...]

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