Spring Breakers

On 20/03/2013 by Nicolas Gilson

Avec SPRING BREAKERS, Harmory Korine signe un film sensitif impressionnant. Sur base d’un scénario intelligent, le réalisateur qui témoigne d’une maîtrise cinématographique rare proche de l’expérimentation met en scène une pleine génération dont il capte et transcende les codes. Épatant.

Spring Breakers

« This is the fucking american dream »

Le film s’ouvre sur une dimension macrocosmique en présentant, sur les abords d’une plage, une foule de jeunes adultes qui s’agite sur des rythmes musicaux. Presque en transe, ces jeunes gens boivent, fument, dansent, bref tendent à un certain nirvana. Leurs oscillations corporelles et la légèreté de leur tenue dessinent une importante sexualisation qui se retrouve dans moult de leurs gestes. Ce sont les « spring breakers », les étudiants qui, par tradition, s’explosent la gueule et s’offrent une parenthèse au coeur d’un schéma universitaire qui les conduira ensuite à une vie morne et normée made in USA. Cette accroche confronte d’emblée le spectateur à l’ampleur de cette réalité du « Spring Break ». Le basculement s’opère alors vers une dimension microcosmique toutefois plurielle lorsque quatre amies entrent en scène.

Harmony Korine s’intéresse à la singularité d’un groupe de quatre copines. Elles veulent partir et s’éclater comme les autres et ne pas être les seules perdues à ne pas jouir de cette pause auto-octroyées. Toutefois elles n’ont pas suffisamment d’argent pour se le permettre et décident donc de braquer un diner afin d’y remédier. L’introduction des personnages en esquisse le caractère. Chacune présente des traits caractéristiques à l’instar de Faith (Selena Gomez), la gentille brunette, douce et studieuse, qui est une croyante pratiquante et se rend dans un groupe de prière. Toutes quatre se retrouvent dans une complicité mi-folle mi-énergique et une impressionnante hypersexualisation – celle-là même qui semble être le trait commun de toute leur génération.

Déjà l’atmosphère importe plus que le schéma narratif. La découverte des protagonistes s’esquisse par l’addition de mouvements entremêlant plusieurs hypothèses temporelles comme des vagues qui se distinguent et s’épousent en une même aspiration. Ainsi l’ensemble des actions n’ont de sens qu’en ce qu’elles conduisent à une autre : le départ en vacances.

Le schéma narratif devient rapidement le prétexte à l’habile portrait d’une génération. Le casting du film présente un intérêt indéniable : afin de mettre en scène celle-ci, Harmory Korine fait appel d’une part à trois starlettes adulées (Selena Gomez , Vanessa Hudgens et Ashley Benson) – la quatrième filles étant interprétée par son épouse Rachel Korine – et de l’autre à James Franco, la personnalité la plus queer du cinéma hollywoodien. Cette génération semble formatée et répondre à des codes vestimentaires et comportementaux tels que les protagonistes semblent sortir d’un même moule : celui d’une société louant l’argent et l’oisiveté, le succès et le pouvoir, au sein de laquelle la sexualité est tout à la fois hyper présente et condamnée par un cadre religieux … une génération dont les repères culturels ont un nom : celui de Britney Spears ! – un produit devenu son symbole.

Spring Breakers - Harmory Korine

Les protagonistes n’ont qu’un désir, celui de jouir de l’instant, de s’amuser selon un schéma pour peu préétabli. Si elles sont prêtes à tout pour y parvenir – qu’importe de commettre un crime – elles ne peuvent s’émanciper des normes qui les rattrapent : ainsi elles sont arrêtées lors d’une descente de flics, passent une nuit en prison et passent devant un juge. Alors qu’elles pensent que leurs vacances sont finies et qu’elles craignent de rester emprisonnées à défaut de payer leur caution, celle-ci est réglée par Alien (James Franco) un trafiquant local. Un nouveau basculement s’opère. Les vacances changent de visage : certaines filles s’y retrouvent, d’autres non et partent. Celles qui restent découvrent alors une jouissance qui n’est régie par aucune norme.

Si la structure scénaristique est assise et apparaît être composée de plusieurs chapitres identifiables, elle s’efface derrière la force d’une mise en scène privilégiant la « performance » et une dynamique esthétique sublimant, par modulations, la psyché des protagonistes, et d’un fascinant montage visuel, sonore et musical. Le réalisateur préférant la sensation au discours. SPRING BREAKERS s’impose ainsi comme un film atmosphérique hypnotisant qui aborde et entremêle, derrière un portrait générationnel, de nombreuses thématiques sociétales et individuelles.

Parmi celles-ci l’hypersexualisation des jeunes filles s’impose comme centrale. Les protagonistes apparaissent sans âge, à la fois enfants et femmes fatales, elles sont naïves tout en ayant pleinement conscience de leur corps et de ce qu’elles en font. Plus encore elles jouent avec leur corps dont elles sont maitresses. Une scène fait ici sens : lors d’une fête, un jeune homme en jockstrap – lui-même en tenue archétypale et pour le moins objectualisante – déclare à l’une des jeunes filles qu’il va avoir sa chatte (une réplique très élégante) et celle-ci lui répond que non. Toutefois pour bien marquer le refus, elle entre dans une danse lascive et aguicheuse qu’elle ponctue par un geste de la main précisant au garçon qu’elle ne changera pas d’avis et soulignant ainsi qu’elle domine ce qu’il ne peut avoir.

Si la sexualité est palpable, elle est peu présente en tant que telle dans le film de Korine. Elle apparaît de manière symbolique pour justement marquer le fait que les filles ne sont pas les objets des hommes qui pensent les posséder. Ainsi Alien se retrouve complètement dominé par deux des jeunes filles qui, armes en main, le contraignent à sucer un phallus symbolique vecteur d’une autre réalité appréhendée par le réalisateur. La sexualité ne prend place, avec parcimonie, que consentie pour marqué un plaisir partagé qui est l’expression-même de la pure jouissance, de l’amusement.

Spring Breakers - Never Gonna Get This P***y

« Spring break forever bitches »

Cet amusement auquel tendent les protagonistes qu’importe la raison qui en éloigne certaines à l’instar de Faith – qui transcende une dimension religieuse et pudiponde propre aux USA – qui songe au fait qu’elles étaient supposées se trouver elles-mêmes et qui a l’impression de s’être égarée… L’égarement qu’elles recherchent devient une liberté totale, extrême, sans limite. Aux côtés d’Alien, elles expérimentent l’american dream poussé à son paroxysme…

Avec SPRING BREAKERS, Harmory Korine propose une nouvelle fois une photographie incisive de la société américaine. Toutefois, tout en se basant sur une ligne narrative intelligible, il trouble à dessein son discours en mélangeant les points de vue, en brouillant la temporalité et en jouant avec plusieurs degrés de lectures et une énorme dose d’humour. Il crée ainsi de nombreux contrepoints à l’instar des appels téléphoniques en inserts sonores où les jeunes filles contactent leur famille. Derrière le contraste saisissant entre les dimensions dialogique et visuelle, c’est alors l’aveuglement conscient de tout une société qui est mis en scène.

Korine s’amuse indéniablement à mettre en scène cette génération dont il transcende les codes. A l’image de la quête de celle-ci vers une fuite sensitive, il tend dans son approche esthétique à la pure sensation. Le rôle de l’orchestration musicale, combinée à un montage qui s’émancipe de toute donnée temporelle – tout en restant ancré dans la logique du récit – est ici primordial. La sonorisation du film impose sa propre logique tout en flirtant avec la mise en place d’un climat ou en renforçant le ressenti des protagonistes.

La dynamique de cadrage, changeante et volatile, tantôt sensuelle, tantôt crue participe à un même mouvement – ce jeu de vagues (à noter que le directeur de la photographie n’est autre que Benoît Debie qui a notamment travaillé avec Gaspar Noé sur ENTER THE VOID). Le réalisateur n’hésite pas à employer des artifices afin de donner à son film plusieurs gammes de couleurs qui renforcent le caractère atmosphérique de ses choix de mise en scène.

La musique est aussi une donnée identitaire tout en étant pour Korine un moyen de se montrer sarcastique. Au-delà de la musique originale (signée Skrillex et Cliff Martinez), il recourt à deux reprises à des chansons de Britney Spears. La première citation (« Baby… one more time ») est presque anodine et témoigne de l’intérêt que portent les jeunes filles à l’idole qui a été la leur tout au long de leur adolescence. La seconde citation (« Everytime ») est tout à la fois hilarante et pathétique car Britney Spears est alors présentée comme une artiste réellement importante lorsque Alien entame une de ses chansons dont le texte fait étonnement sens… Le réalisateur n’a de cesse de jouer sur deux tableaux, oscillant entre un premier degré et une distanciation par rapport à la génération qu’il met en scène. Un jeu bien savoureux puisqu’il s’impose d’emblée avec le casting du film.

Spring Breakers - Baby… One More Time

SPRING BREAKERS
♥♥♥
Réalisateur : Harmory KORINE
USA – 2012 – 92 min
Distribution : Belga Films
Drame

Spring Breakers - Affiche

Spring Breakers - Alien

Spring Breakers

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