Sophie Lellouche : Entrevue

On 16/07/2012 by Nicolas Gilson

Sophie Lellouche était à Bruxelles pour la présentation en avant-première de PARIS-MANHATTAN au Brussels film Festival. Dialogue autour de son premier long-métrage au sein duquel Woody Allen apparaît dans son propre rôle.

Quelle a été la genèse de PARIS-MANHATTAN ?

Elle est venue de la très forte envie de faire un film. Mais j’avais aussi très peur. Je ne me suis jamais autorisée à passer le cap par manque d’assurance, par crainte de ne pas être à la hauteur… Et un des réalisateurs qui me faisait penser ça, c’est Woody Allen : chaque fois que je sortais d’un de ses films j’étais découragée, je me sentais écrasée. Et j’ai eu un déclic. C’est Woody Allen qui m’a aidé à l’avoir : au début de MANHATTAN, dans la première scène du film, il dit cette phrase « le talent c’est la chance, ce qui compte dans la vie c’est le courage ». A un moment donné, cela a fait écho. J’ai intégré cette phrase (ndlr un réplique qui se retrouve dans PARIS – MANHATTAN) en me disant que le talent ne dépend pas de moi à 100% – avec le travail on peut progresser – et que le courage ne dépend que de moi.

C’est comme ça que j’ai créé cette histoire d’un personnage féminin qui est écrasé par son train de vie et qui trouve refuge dans le monde du cinéma à travers l’univers de Woody Allen. Avec un personnage de Woody Allen qui la rassure ; qui est un peu un mentor ; qui lui montre la voie à suivre. Il va lui falloir « tuer le père » et se libérer de toutes les emprises qui l’empêchent d’avancer seule. C’est Victor (ndlr interprété par Patrick Bruel) qui va casser tous les modèles familiaux.

Il voit tout ce qu’Alice ne voit pas.

Elle ne veut pas le voir. Tout comme elle ne veut pas voir que les garçons qu’on lui présente ne sont pas de vraies propositions de relation : ce sont des contrats de mariage « social ». Elle voit les gens comme elle a envie de les voir. Patrick Bruel dit ceci – et je le reprends parce que je trouve ça très juste : « C’est le contraire de LA ROSE POURPRE DU CAIRE. Elle n’entre pas, c’est Victor qui la fait sortir de l’écran ». Quand le film commence, elle est enfermée dans une bulle entre ce qu’elle nourrit comme rêves par rapport à la relation avec ses parents et sa soeur et par rapport à Woody Allen. Victor va allumer la lumière et lui dire que dans la vie cela ne se passe pas comme ça. Et que même si cela se passe mal, c’est mieux ! Ce qui compte dans la vie, c’est le courage d’être dans l’action. Le courage de faire, de ressentir, de se faire mal, de tomber, d’être critiqué, d’être jugé et de grandir.

Comment s’est construit le dialogue avec Woody Allen qui ponctue le film ?

Je savais ce que je voulais dire. J’avais une ligne directrice par rapport au personnage d’Alice. Et après j’ai cherché dans la filmographie de Woody Allen le dialogue qui collerait à mon idée. Quand Alice se met à douter de la fidélité de son beau-frère et que je revois ANYTHING ELSE et qu’il lui dit « Je ne veux pas savoir, je ne veux pas savoir » : elle demande « ça fait pas mal ? » et il répond « ça ne fait pas mal, mais ça tue ». C’est à dire, qu’au bout d’un moment, quand on cache, on provoque des choses très graves. Il vaut mieux avoir mal et guérir, que ne pas avoir mal et mourir. C’est ce qui se passe avec Alice.

Le film s’ouvre sur une accroche en voix-over où Alice parle de sa rencontre avec le cinéma de Woody Allen alors qu’elle a 15 ans. La prime partie du film est une sorte d’irréel où les personnages sont interprétés par les mêmes comédiens que par la suite. Pourquoi ?

Chaque fois que l’on me disait que ce serait bien de prendre d’autres comédiens, je refusais. J’aimais bien le côté un peu déguisé et magique, la fantaisie et le côté poétique aussi. Ca me parlait. C’est une convention : soit on entre dans cet univers, soit on n’y adhère pas. Je pense que soit on est touché par le charme que le film dégage, sa fantaisie, soit ça ne vous parle pas et à ce moment-là vous ne pouvez pas aimer ce film.

La musique est assez présente.

J’ai travaillé avec Jean-Michel Bernard. C’était important qu’il ressente cette magie et ce côté fantaisiste. Je ne voulais surtout pas une musique romantique. Bien que ce soit une comédie-romantique, on n’est pas dans une comédie-romantique classique. Alice et Victor sont des personnages un peu farfelus et je voulais une musique avec de la poésie, de l’énergie et avec de la magie. La poésie et l’énergie sont en contradiction. Alice et Victor sont dynamiques, ils sont un peu agités : je voulais cela avec de la poésie. J’adore ce que Jean-Michel a fait, ça colle vraiment au film.

La ville est très importante dans le film.

Oui. Cela fait partie du rêve.

Vous évitez des écueils à l’instar de la Tour Eiffel.

Je suis parisienne et je connais vraiment bien Paris. Il y a de nombreuses rues que je trouve très belles et que personne ne connait car ce ne sont pas des lieux touristiques. Et du coup j’ai sélectionné des lieux que j’adore. Quelqu’un qui n’est pas de Paris va plutôt juste regarder les sites touristiques. Il faut vraiment vivre dans la ville pour connaître ces autres lieux.

Est-ce que c’est structuré à l’extrême comme dans les films de Christophe Honoré où les trajets des personnages sont les trajets réels ?

C’est marrant que vous me parliez de Christophe Honoré. Il filme Paris sublimement. Dans LES CHANSONS D’AMOUR la manière dont il filme Paris est sublime et en même temps très réelle. On voit qu’il connait Paris. J’adore la façon dont il filme Paris qui est en adéquation avec ses personnages. Comme mes personnages sont un peu plus dans la romance et dans la comédie, mon Paris est un peu plus lumineux alors que Christophe Honoré c’est un Paris sombre qui est fascinant tant il est collé à ses personnages. La manière dont on filme la ville, c’est un peu comme l’inconscient des personnages. C’est ce que j’ai voulu transcrire un peu dans mon film. Quand ils se baladent, la lumière et la beauté que l’on voit dans Paris, c’est la façon dont Alice voit. Elle vit comme Alice au pays des merveilles.

Il y a néanmoins des touches réalistes : le vélib et d’autres clins d’oeil.

En même temps elle est pharmacienne. J’aimais bien l’ambivalence. Personne n’est enfermé dans une chambre à parler à un poster tout le temps.

Alice tient une pharmacie mais plutôt que vendre des antidépresseurs, elle donne des dvd…

Sa pharmacie tourne : elle a sa collègue, elle offre des petits cafés, elle propose ses dvd… Dans le film j’aurais aimé plus développer les personnages autour de la pharmacie. J’aurais aimé développer sa vie de quartier et comment elle rentre dans la vie de ces personnages. Alice est tellement dans le don, qu’elle arrive à faire exister les autres. Je pensais qu’on n’allait pas avoir le temps et au final le film est très court. A l’écriture je me suis censurée en me disant qu’on allait partir dans d’autres histoires et qu’on allait perdre le spectateur.

Comment est-ce que Woody Allen, qui interprète son propre rôle dans le film, est-il arrivé sur le projet ?

Dès l’écriture. Avant-même de commencer les casting, avant tout, j’ai voulu avoir son accord. Je me suis dit qu’on ne pouvait pas avancer sans. A partir du moment où il a donné son feu vert, j’ai commencé à démarcher. Mais cela n’a pas été facile. Woody Allen n’a pas été un levier. Parce que « ça allait limiter les spectateurs ». En fait, Woody Allen est réducteur…

En tant que fan de Woody Allen, comment avez-vous réagi ?

Je ne comprenait pas. C’est le sujet du film, c’est un premier film… C’est réducteur à partir de combien d’entrées ? Ca a été très difficile.

A partir du moment où vous avez eu l’accord de Woody Allen, cela a pris beaucoup de temps à se mettre en place ?

Non. Il ne s’est d’abord rien passé puis lorsque j’ai changé de producteurs ça a été le sésame. C’est là où j’ai vu qu’une équipe c’est vraiment très important. C’est une énergie, une force qui fait que tout d’un coup tout se met en place.

Maintenant que vous avez eu le courage de faire un film, vous avez envie d’en faire un autre ?

Ce film m’a vraiment changée. Je ne suis plus la même personne. Je suis actrice de ma vie. C’est moi qui décide : je ne suis plus spectatrice. Cela a tellement été difficile de faire ce film que, du coup, ça m’a libéré de tellement de choses. En fait, je suis dans le travail : ce qui m’empêche d’angoisser. Être à nouveau dans un autre projet, c’est toujours l’espoir de progresser. C’est ça qui fait que je ne suis absolument pas angoissée par la sortie du film ni par son accueil. C’est comme si ce projet ne m’appartient plus, c’est fini. C’est ce que Woody Allen dit dans ses livres : « Plus vous êtes dans l’action, moins vous regardez derrière vous et plus vous progressez ». J’attends de voir ce que je vais faire pour le deuxième justement. Sans avoir la peur de ne pas être à la hauteur. Je ne pouvais pas faire mieux que ce que j’ai fait pour PARIS-MANHATTAN au moment où je l’ai fait.

C’était votre maximum ?

C’était mon maximum. Exactement. Et à partir de là, j’attends de voir quel va être mon maximum pour le deuxième.

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