Interview : Sophie Deraspe

On 14/11/2015 by Nicolas Gilson

Construisant LE PROFIL AMINA comme un véritable thriller, Sophie Deraspe questionne notre époque contemporaine où la virtualité prend de plus en plus de place. Mettant en scène le récit de la rencontre entre Sandra Bagaria et une blogueuse syrienne ouvertement lesbienne, et la naissance d’une intimité entre les deux femmes, son documentaire nous plonge dans une histoire folle et se meut en une critique acerbe des médias occidentaux. À l’heure d’Internet et de la course effrénée à l’immédiateté de toute communication « journalistique », la documentariste trouve une méthode étourdissante pour nous contraindre à une position de recul face à des enjeux qui nous concernent plus que jamais. Rencontre. (Avertissement : si vous n’avez pas vu le film ou ne connaissez pas l’affaire du « profil Amina » et désirez la découvrir à travers le documentaire, mieux vaut ne pas lire cette entrevue auparavant)

À quel moment avez-vous découvert « le profil Amina » et l’histoire au sein de laquelle vous nous plongez ? - C’est un peu particulier parce que la protagoniste principale du film, Sandra Bagaria, est une amie. J’étais au courant, lorsqu’elle a rencontré Amina en ligne. Je l’ai vue tomber amoureuse au fil des semaines et des mois. Sandra nous a partagé le blog d’Amina quand elle l’a lancé. Je ne peux pas dire l’avoir suivi au quotidien mais j’étais au courant quand Amina est devenue une voix importante provenant de Syrie. J’étais au courant de tous les événements évoqués dans le film.

Sophie Deraspe, réalisatrice de 'Le Profil Amina' et 'Les Loups'

Vous construisez votre documentaire comment un véritable polar. Pourquoi ? - Raconter ce film était un défi. Tout s’est passé en ligne, je ne pouvais, au départ, me rattacher qu’à des échanges textes et ensuite des archives de ce qu’on écrit les médias. Il n’y avait pas de matière cinématographique et je n’allais certainement pas filmer des gens derrière un ordinateur – ce qui est totalement anti-cinéma. (…) Dès lors où Amina s’est fait kidnappée, on a vécu les événements comme si on était dans un film. Sandra les partageait beaucoup avec nous. On faisait des recherches. Sandra a été en lien avec des gens en Europe, aux Etats-Unis et au Moyen-Orient. On extrapolait ; on discutait ; on essayait de trouver de connexion. On essayait de comprendre ce qui se passait. Sandra était prise dans un tourbillon médiatique. C’était plus grand que nature.

Le film aborde le question des doubles identités. Un sujet qui vous interpelle ? - Ce qui est un peu étonnant, c’est que mon premier film, RECHERCHER VICTOR PELLERIN, parle de la création d’un peintre porté disparu. Je reviens sur les événements, 10 ans plus tard, avec des gens qui l’ont côtoyé. Donc, j’avais déjà abordé toutes les questions liées à se créer une identité ; la frontière entre le vrai et le faux, la création et le mensonge, la contrefaçon et l’impact que tout cela a sur le réel. Ces questions m’intéressent et j’étais à l’aise avec. J’ai dit à Sandra que ce qu’on était en train de vivre était un film. On vivait ça comme un polar, un film d’espionnage. Mais, à ce moment-là, je ne lui ai pas demandé de la filmer. Elle était trop touchée émotionnellement. C’était une trahison vécue sous le spot de la médiatisation. J’ai laissé ça en suspens.

A quel moment avez-vous décidé d’en faire un film ? - Sandra est revenue vers moi quelques mois plus tard en me proposant ses archives, tous ses échanges avec Amina, en me disant que si je pensais qu’il y avait matière à faire un film, je pouvais y aller. Je lui ai alors dit que si je plongeais dans cette histoire, j’avais besoin d’avoir carte blanche et qu’elle me laisse le champs totalement libre pour explorer tous les sujets. Car c’est une histoire qui parle énormément de notre époque : la façon dont on entre en contact avec elle, que ce soit pour des relations personnelles ou pour s’informer de ce qui se passe dans le monde. Ça parle d’identité, de couverture médiatique et du rapport à l’autre.

En recourant à la mise en scène, vous actez de la projection de la relation amoureuse et du quotidien fantasmé d’Amina Araf. - C’est le documentaire d’un grand fantasme. Je me suis permise de représenter le fantasme non seulement dans l’histoire d’Amina mais aussi à travers une imagerie qui nous appartient en tant qu’Occidentaux vis-à-vis de l’orient et qui existe depuis des centaines d’années. Déjà avec les peintres orientalistes il y avait ce fantasme. Les femmes dans les bains et le harem, ou aussi ce monde violent. En ce moment, il y a les révolutions mais à l’époque on imaginait des tyrans, des Sultans… Une imagerie qui est très forte dans notre conception du Moyen-Orient.

Si le film évoque la réalité vécue par Sandra, il met en scène la manipulation des médias. LE PROFIL AMINA devient alors une critique, virulente, de l’évolution actuelle des médias. - Évidemment, l’arrivée des médias sociaux et la possibilité de faire du journalisme citoyen – accessible à tout le monde et qui a été très utilisé dans les révolutions du Printemps Arabe –, c’est fantastique mais cela nous amène à la nécessité de développer d’autres vigilances. Quiconque veut un peut d’attention est apte à s’exprimer dans le monde et donc, possiblement, d’inventer des choses. Ce qui arrive avec les médias traditionnels, c’est que, ne voulant pas rester en seconde ligne, ils veulent être aussi rapides que les médias sociaux. Dès lors, tout ce travail qui appartient au métier du journaliste – vérifier ses sources et faire une analyse, des corrélations – ne s’est pas fait dans ce cas-ci. Quand on pense à un média aussi important que The Guardian, qui a grande réputation spécialement dans sa couverture internationale, il a donné un sceau de vérité à Amina avec l’entrevue qui a été faite avec elle. Même pour Sandra, qui n’avait pas rencontré son amoureuse, c’était un sceau d’approbation. Elle ne l’avait pas vue en Skype, supposément – et Sandra l’avait vérifié – interdit, par moment et par endroit, en Syrie. Il y a quelqu’un de crédible qui l’a rencontrée, qui l’a interviewée : tout le monde s’est dit qu’elle existait.

Vous emportez Sandra Bagaria à la rencontre des activistes qui ont réagi à la disparition d’Amina. Qu’est-ce que ces rencontres vous ont apporté ? - Avant de partir, j’ai fait une recherche mais à chaque fois que je rencontrais des journalistes et des activistes, je ressortais des rencontres complètement ébahie par le richesse de la discussion qua j’avais eu avec eux. Je ne savais pas que la Syriens avaient été affectés par cette histoire – ça, ce n’est pas dans les médias ni dans les titres sensationnels. C’était très enrichissante de les rencontrer, de voir comment ils opèrent et aussi comment ils étaient vulnérables quand cette histoire s’est déroulée. Voir l’impact que cela a eu ur des gens qui sont en train de vivre une révolution et qui doivent opérer avec les systèmes de sécurité. Ils doivent se protéger, opérer sous des pseudonymes – et on comprend très bien pourquoi. On est dans des enjeux très sensibles. Que quelqu’un profite de cette situation à son avantage pour gagner une attention, c’est là que ça devient inacceptable.

Sophie Deraspe, réalisatrice de "Le Profil Amina' et 'Les Loups'

Qu’est-ce qui vous a marque plus spécifiquement ? - Spécialement comment l’activisme se vivait en Syrie à l’époque. C’était un terrain fertile mais aussi glissant. Si on se replace au début de la révolution en 2011, les journalistes étaient interdits d’accès sur le territoire syrien. Du coup, beaucoup se sont fiés à ce qui venait de l’intérieur. S’exprimant en anglais, et, au-delà de ce qui se passait au quotidien, sur la religion, la sexualité et la politique, Amina était un personnage idéal pour les médias occidentaux. Trop idéale même. Je pense qu’il faut avoir des doutes quand un personnage est trop « parfait ». Le facteur « gay » était aussi important : une femme ouvertement lesbienne dans un pays arabe où les femmes sont supposément voilées et soumises est très très attirante pour l’Occident.

De quoi « le profil Amina » est-il le révélateur ? - Ça parle tellement de notre monde contemporain, de la possibilité de s’exprimer via une autre voix que celle avec celle qu’on est né – dans un corps physique d’américain de 40 ans, académicien et historien. Il pouvait avoir une vie amoureuse et une parole dans le monde avec une autre identité. Ethiquement, il est allé trop loin. Ethiquement, c’est criminel, mais ça ne l’est pas aux yeux de la loi. Je pense que pouvoir le faire, vouloir le faire, est propre à notre époque. Même si cela prend rarement de telles proportions, se créer une double identité est quelque chose qui est vécu par beaucoup de gens. Le problème réside dans le fait qu’il n’a pas eu d’empathie ni pour Sandra ni pour les Syriens ni pour les médias.

Vous permettez à Sandra Bagaria de rencontrer le visage derrière ce qui se révèle être un fantasme. - Je n’ai pas voulu faire une analyse du comportement de Tom MacMaster mais je propose à l’auditoire de faire sa propre opinion. On a tous des antennes, donc on réalise à quel point le langage corporel est faux par rapport à ce qui est dit. Je ne voulais pas lui donner une autre tribune. Je me suis même demandée si je le gardais au montage. C’était important pour Sandra de boucler la boucle et de le rencontrer sous ses propres termes, à elle. C’est elle qui est en pouvoir dans cette rencontre ; ce qui est important pour elle.

Sophie Deraspe, réalisatrice de 'Le Profil Amina' et 'Les Loups'

Entrevue réalisée lors du 30ème FIFF de Namur

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