Somewhere

On 04/01/2011 by Nicolas Gilson

Sofia Coppola met en scène brillamment la salvatrice rencontre d’un père avec sa fille. Alors qu’il a tout, avec en points d’exergue le succès et l’argent, Johnny Marco passe à côté de l’essentiel : lui-même. Las plus qu’épuisé, enlisé dans un quotidien dont il n’a pas même conscience, l’acteur, dont l’activité sexuelle est proportionnelle à sa notoriété et dont l’égocentrisme se reflète dans la carrosserie de sa ferrari, s’éveille au monde sous l’influence de sa fille. Son regard s’illumine lorsqu’il la découvre alors qu’elle lui est imposée. SOMEWHERE esquisse l’éveil à lui-même d’un homme en perdition. Un curieux chemin de vie où les rôles préétablis s’inversent, où la complicité réchauffe et réconforte.

L’EXTRAORDINAIRE DE L’ANODIN

La réalisatrice dépeint avec subtilité une situation troublante qui bien que singulière revêt un caractère macrocosmique. Tout spectateur ne peut qu’y trouver un écho stupéfiant de sa propre perdition, de la négation de soi et, en réponse, de la nécessité d’ouvrir son regard sur le monde. La magie de l’enjeu narratif est de magnifier la relation entre un père et sa fille – ou plutôt l’inverse – comme une réelle initiation à la vie. Le personnage de Johnny a quitté l’enfance et la naïveté sans pour autant s’épanouir. Bien au contraire. Et c’est grâce à la complicité établie avec son enfant qu’il retrouve la saveur perdue de la banalité de l’existence.

Sofia Coppola part d’un stéréotype simple, celui de l’acteur américain en pleine réussite professionnelle, qu’elle va mettre à mal jusqu’à l’épuisement. Ce faisant, elle détrône un mythe absolu, celui de la réussite : comment cet idéal social, cette incarnation de l’épanouissement, peut-il en fait ne pas en être un ?

Si la qualité de l’écriture est indéniable, c’est de la mise en place et de la mise en scène de cet épuisement que résulte l’intérêt même du film. La réalisatrice fond à la fois le regard du spectateur à celui des protagonistes tout en inscrivant une distanciation nécessaire afin que le spectateur puisse appréhender les enjeux développés.

De séquence en séquence, selon une dynamique de chroniques, elle compose le quotidien d’un homme infantilisé voire dépersonnalisé. L’acteur est enfermé dans un système dont il pense profiter sans se rendre compte qu’il s’y est perdu. Il appréhende la vie comme un objet mécanique, sans la moindre réflexion, sans une once de lucidité. Il se perd dans une sexualité elle même épuisée, tronquée et déraisonnée tant elle est dépourvue de désir. La durée des séquences leur donne sens. Au cœur de cette perdition inconsciente mais palpable, l’arrivée de sa fille, déjà âgée de onze ans, va perturber son quotidien.

Par le biais de la banalité, le caractère extraordinaire d’une situation étourdit le spectateur. S’il est nécessaire d’attendre l’arrivée du personnage de la fille pour que le personnage de Johnny évolue au sein de la dynamique mise en place, d’emblée c’est au sein même des séquences, selon une logique de durée, que le sens est donné aux gestes. Jusqu’à ce que le regard de Johnny se pose sur sa fille, celui du spectateur est pleinement distancié au point d’être chirurgical. Le spectateur est à distance d’une homme lui-même à distance de lui. Et soudainement, lorsque son regard est troublé par une scène pourtant sans grand intérêt – la jeune fille encore asexuée qui patine sans réelle grâce – c’est le regard du spectateur qui s’illumine. Le père est alors émerveillé par sa fille tandis que le spectateur est troublé par l’émerveillement même. Ce regard est moteur de la naissance d’une complicité engendrant une nouvelle dynamique et exacerbant les enjeux narratifs.

Sofia Coppola s’appuie sur un langage cinématographique singulier où la révélation émane de la logique de cadrage combinée à une notion de sensation temporelle. Les choix de valeurs de plan et le montage sont d’une rare pertinence. La réalisatrice utilise également la dimension musicale comme un réel vecteur de sens, exacerbant l’hypothèse de complicité entre Johnny et sa fille : alors que la musique est le plus souvent en son « in » – à l’instar de la séquence dans la patinoire – son emploi en son « over » souligne l’établissement d’une réelle relation entre les deux protagoniste alors complices, elle acte du basculement vers cette complicité.

Les gestes, enfin, revêtent une importance capitale. Il permettent au spectateur d’envisager l’évolution des protagonistes. Le sens des gestes n’est d’ailleurs pas anodin et se trouve dans leur répétition : les gestes des uns induisent ceux des autres, et un simple plat de pâtes devient troublant.

Parallèlement à cela, SOMEWHERE est un film tantôt amusant, tantôt délectable : l’humour habite le film de part en part et ne peut que ravir le spectateur.

SOMEWHERE
♥♥♥♥
Réalisation : Sofia Coppola
USA – 2010 – 98 min
Distribution : Alternative Films
Comédie dramatique
EA

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