Critique : Soeur Sourire

On 06/05/2009 by Nicolas Gilson

Jeannine Dekers, communément connue sous le nom de Soeur Sourire, a eu un parcours peu courant. A 18 ans elle entre dans les ordres avec pour seule réelle motivation de partir au Congo en mission humanitaire. Assumant difficilement l’austérité de la vie monacale, elle se réfugie dans la composition musicale. Lorsqu’un producteur est intéressé par sa chanson «Dominique», tout s’emballe. Une médiation sans précédent qui déstabilise la jeune soeur …

Dans la suite du post vous découvrirez la critique de Nicolas et la rencontre en vidéo des acteurs du film : Cécile DE FRANCE, Marie KREMER, Christelle CORNIL, Raphaël CHARLIER et la délicieuse Jo DESEURE.

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Comment appréhender au mieux Soeur Sourire? Quelle réaction adopter face à cette cinébiographie? Car si le film de Stijn Coninx témoigne d’une réelle intelligence du langage cinématographique il atteste amèrement du pire défaut que le genre auquel le réalisateur s’attelle puisse avoir : l’absence de point de vue. Au-delà il ne nous conduit ni à ressentir le vécu de Jeannine Dekers, ni à en comprendre le désarroi existentiel qui fit qu’elle entra dans les ordres avant de les quitter et de vivre une relation lesbienne. Deux thématiques fortes et déroutantes à peine esquissées par le réalisateur et jamais vraiment développées. Comme si les interdits et les condamnations qu’elles suscitaient à l’époque étaient de mise aujourd’hui encore.

Sans doute le scénario sur lequel repose le film est-il la cause principale de ce constat. Et à travers lui la volonté d’appréhender le personnage de Jeannine Dekers/Soeur Sourire avec une réelle distance. Une distance qui repose sur un double jeu, celui du non-développement de l’intimité psychologique du personnage et celui des bulles à vocations comiques qui donnent au film une légèreté quelque fois piquante. Pourtant les éléments qui auraient pu conduire à une cinébiographie intéressante et captivante sont esquissés ; la rencontre entre Jeannine et Annie en est l’exemple paradigmatique. Cette séquence est dotée d’une tension palpable qui crève littéralement l’écran : L’intelligence de la mise en scène et la force du montage permettent en un échange de regards de prévenir ce qui va advenir. Cette tension sera sans cesse présente, palpable dans le jeu tant de Cécile de France que – et surtout – dans celui de Sandrine Blancke. Mais cette intimité ne se développera jamais vraiment.

Coninx ne parvient pas à atteindre l’essence même de l’hypothèse de la cinébiographie car, sans doute par pudeur, il semble s’interdire de dévoiler l’intimité matricielle de la protagoniste principale. La résultante de cela fait que jamais nous ne rencontrons le personnage principal ou – et sans doute est-ce plus juste – la personne que fut Jeannine Dekers. Pourquoi se livrer à un exercice biographique si l’optique est de ne pas atteindre l’essence même de l’identitaire?

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Le film devient dès lors réellement décevant car nous n’apprenons en sommes pas grand chose sur Jeannine Dekers – il ne s’agit pas de voyeurisme, mais simplement de l’hypothèse d’une rencontre sensible et sensorielle. Pire encore, les ellipses qui prennent place dans le film sont telles que nous passons à côté d’événements pourtant déroutants qui ont jalonné son parcours. Si le réalisateur voulait à ce point ne pas développer cela, pourquoi ne pas alors se cantonner à esquisser le portrait de la seule Soeur Sourire? Pourquoi, si c’est pour ne pas la rencontrer, tenter de présenter Jeannine Dekers sans jamais en mettre en scène l’intime et les motivations? Pourquoi ainsi éluder les hypothèses spirituelles, sexuelles voire suicidaires?

En faisant fi de cela, demeure la problématique de l’absence de point de vue. Aucun réel point d’ancrage ne permet d’appréhender le parcours de la protagoniste principale. Aucune emphase par exemple: nous ne pouvons que ponctuellement être en corrélation avec son ressenti, celui-ci ne prenant que rarement place et ce de manière quasi exclusivement impersonnelle. Il y a en fait presque autant de point de vue qu’il y a de protagonistes sans pour autant conduire à un point de vue qui serait celui du réalisateur. Cette démultiplication additionnée à une impression ponctuelle de monstration de la part du réalisateur – ces fameuses bulles piquantes à valeur humoristique, désert le récit au point de tendre à un classicisme vain.

Pourtant la réalisation est de qualité : mise en scène, photographie et direction d’acteur témoignent d’une intelligence du médium cinématographique. Isolée chaque séquence est à la fois riche et pleine de sens. Mais, malgré un montage fluide – bien que reposant sur une logique de construction en deux lignes temporelles trop éculée pour le genre, la résultante ne séduit pas. Forme et fond apparaissent in fine bien illusoires.

Toutefois la richesse du casting est à souligner. La force de jeu de chacun des comédiens est déroutante. Car ce sont eux qui au travers de leur interprétation nous permettent malgré tout d’être captivé par ce récit filmique. Sandrine Blancke est proprement époustouflante, elle parvient à insuffler à son personnage un vécu étrangement perceptible. Paradoxalement elle est la seule à nous conduire à l’hypothèse intime et sensitive de Jeannine Dekers. Christelle Cornil et Marie Kremer excellent également avec une finesse saisissante.

SOEUR SOURIRE
**
Réalisation :Stijn Coninx
Belgique – 2008 – 120 min
Distribution : Kineolis film Distribution
Biopic
Enfants admis

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  • Be Film Festival | Cinem(m)a :

    [...] festival se termine avec un retour sur ELEVE LIBRE, SOEUR SOURIRE (avec une impressionnante Sandrine Blanke) ou encore UNSPOKEN. Une invitation aussi à découvrir [...]

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