Critique : Sils Maria

On 12/08/2014 by Nicolas Gilson

Composant un rôle sur mesure pour Juliette Binoche, Olivier Assayas propose avec SILS MARIA le portrait fascinant d’une actrice et esquisse au-delà une critique de l’évolution du cinéma et de la société. Jeu de miroirs empli de mises en abyme fascinantes, le film présente un casting formidable dont la composition est elle-même vectrice de sens. Hypnotisant.

Clouds Of Sils Maria - Binoche - Steward

Au sommet de sa gloire, Maria Enders (Juliette Binoche) se rend à Zurich pour remettre un prix à Wilhelm Melchior, l’auteur de la pièce de théâtre qui l’a révélée 20 ans plus tôt. Apprenant à quelques heures de la cérémonie le décès de son mentor, Anna est troublée. C’est alors qu’on lui propose de reprendre la pièce où elle interprétait une jeune femme ambitieuse qui fascine et conduit au suicide une femme d’âge mûr. Mais cette fois Maria endosserait le rôle de cette dernière.

Un jeu de miroirs où Juliette Binoche et Kristen Steward s’imposent comme formidables

Olivier Assayas signe, en plusieurs actes, un scénario prodigieux. Le premier mouvement esquisse la personnalité de Maria qui, entourée de son assistance Valentine (Kristen Steward), est saisie dans son quotidien. Alors que celui-ci la conduit à remettre un prix ou à poser pour un grand couturier, Assayas s’intéresse tout à la fois au champs et au hors-champs qui permettent de la révéler. Ses interactions sont pleines de sens et esquissent un doute : à partir de quel moment Maria est-elle vraiment elle-même ?

La relation entre Maria et son assistante dessine l’abysse entre deux générations définies par des codes différents au point de sembler antagonistes. D’entrée de jeu la spirale médiatique et l’enjeu que représente Internet sont mis en scène. Plus encore cela devient l’un de moteur des échanges entre les deux femmes et Olivier Assayas s’en moque avec bonhomie notamment en introduisant avec brio le personnage de Jo-Ann Ellis (Chloë Grace Moretz), l’actrice plébiscitée pour reprendre le rôle qui révéla Maria. Alors qu’elle se demande si elle doit ou non accepter le projet théâtral qui acterait du passage du temps, Maria est renvoyée face à elle-même. Le portrait devient alors universel et les enjeux médiatiques se veulent sociétaux.

Sils Maria

La théâtralité est intégrée à l’écriture à travers un chapitrage définissant les principaux mouvements du film. Elle acte ainsi, aussi, de l’évolution de Maria. Si un intertitre signe la fin de l’introduction des enjeux, la « seconde partie » prendra fin au coeur même du dialogue avant de conduire à la notification d’un épilogue. Parallèlement les échanges entre Maria et Valentine apparaissent être ceux entre les protagonistes de la pièce créée par Wilhem Melchior – référence manifeste aux « Larmes amères de Petra Von Kant » de Rainer W. Fassbinder. Une mise en abyme qui s’établit graduellement jusqu’à son paroxysme tandis que Valentine fait répéter le texte à Maria. Personnages et personnalités se confondent ce qui permet à Assayas de travailler la thématique de la fascination.

Cette hypothèse est développée, presque symboliquement, au travers d’une autre mise en abyme mais aussi de l’espace-lieu où prend place une partie de l’action. LE PHENOMENE NUAGEUX DE MALOJA d’Arnold Frank permet-il au réalisateur de renvoyer par ramifications à un pan de l’histoire du cinéma que la Vallée de l’Engadine, dans les Alpes suisses, inscrit tout à la fois physiquement le vertige auquel est sujette Maria et une donnée hypnotique lorsque « le serpent de Maloja » se glisse entre les sommets des montagnes.

sils-maria-steward

Alors que l’image de Juliette Binoche participe à la définition de l’identitaire du personnage qu’elle interprète, celles de Kristen Steward et de Chloë Grace Moretz interfèrent de facto avec la caractérisation des protagonistes à qui elles donnent vie. Loin d’être anodine cette « impression » est l’un des miroirs qui nourrit la dramaturgie. Valentine et Jo-Ann se révèlent ici contraires : la première se méfiant d’Internet et témoignant d’une lucidité (voire d’une distance) troublante quant au « show-business », la seconde ayant parfaitement intégré les nouvelles normes au point d’en manipuler les ficelles à dessein. Toute à la fois iconique et vulgaire, Jo-Ann représente un certain visage de la culture contemporaine qui consomme du Chanel lorsque Maria en est – en fût ? – l’égérie.

L’approche esthétique est admirable tant chaque élément est vecteur de sens. Olivier Assayas parvient notamment à transcender l’énergie et l’émotion de ses protagonistes – à l’instar de Valentine dont l’effervescence est manifeste d’entrée de jeu. Nourrissant les effets de mise en abyme en recourant de manière plurielle à différents médiums, il acte non sans humour de la révolution engendrée par Internet et la numérisation.

Les jeux de miroir nourrissent sa dramaturgie jusque dans la mise en scène. Le cadrage, où les effets d’opacité, de reflet, de translucidité ou de surimpression sont loin d’être anodins, permet au réalisateur d’exacerber une multitude de sentiments. L’emploi de la musique participe à un même mouvement sensible. L’ensemble peut-il paraître rhétorique qu’il atteste de la part d’Assayas d’une pleine maîtrise des possibilités offertes par le médium cinématographique.

Si Juliette Binoche est magistrale dans un rôle taillé sur mesure, Chloë Grace Moretz, qui est détestable à souhait, n’est pas moins excellente. Toutefois SILS MARIA révèle proprement Kristen Steward qui trouve enfin un rôle à la mesure de son talent.

Sils maria - affiche

SILS MARIA
THE CLOUDS OF SILS MARIA
♥♥♥(♥)
Réalisation : Olivier Assayas
Suisse / France / Allemagne – 2014 – 123 min
Distribution : RIL / Victory
Drame

Cannes 2014 – Compétition Officielle

Festival-de-Cannes-2014-Sils-Maria-Assayas

Sils Maria - slider

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