Shame

On 03/01/2012 by Nicolas Gilson

SHAME est un film troublant qui plus que nous emporter, nous subjugue : Steve McQueen est un virtuose. Écriture, mise en scène, interprétation, musique ou encore montage – car rien n’est laissé au hasard – sont autant d’éléments qui se répondent et se complètent afin de composer une œuvre rare, intense et captivante.

Brandon (Michael Fassbender) mène une vie accomplie entre un travail valorisant et un appartement de standing – des notions matérielles qui, au regard de tous, permettent un jugement d’accomplissement puisqu’il a de l’argent et donc un certain niveau de pouvoir. Mais son épanouissement, il le trouve ailleurs, dans la sexualité, sa sexualité. Entre séduction, pornographie et relations tarifées, le sexe est pour lui un moteur voire une norme. Plus encore que ses horaires de travail, c’est sa vie sexuelle qui met en place le rythme de son quotidien. Dans SHAME, la sexualité est donc avant tout un rituel – toutefois pluriel. Mais l’épanouissement premier est remis en cause par deux éléments perturbateurs qui vont ancrer les notions d’addiction et de perversion : l’entretien de l’ordinateur professionnel de Brandon et l’arrivée de sa sœur, Sissy (Carey Mulligan), qui squatte son appartement. Dès lors plus aucune évasion n’est possible. Et dès lors qu’aucune évasion n’est possible, Brandon crève lentement comme un cheval à l’agonie, il se perd, angoisse. Il se cherche aussi. Parallèlement, sa sœur s’impose à lui, avec ses contradictions et son désarroi, avec fragilité. Une fragilité qui est pour Brandon synonyme de vertige car elle le confronte à son propre déséquilibre – non celui de la perversion, entendons-nous, mais celui de la construction individuelle, de l’un face au monde, de soi au sein de la multitude, du sujet perdu dans une métropole ou, simplement, face à la vie.

Le scénario est brillant. Steve McQueen et Abi Morgan parviennent, sur une base narrative claire parsemée d’éléments de suspens, à mettre en scène des éléments complexes, troubles et pertinents qui sont autant de reflets de notre société – qu’il s’agisse de son fonctionnement ou du comportement des individus qui la composent face à elle et les uns par rapport aux autres. La perversion revêt rapidement un visage au-delà de tout jugement. Il est question de dépression, de soi, de tous. Les normes sont remises en cause à l’instar de la famille. SHAME est déroutant car le film s’impose comme le portrait fin du comportement humain – en perdition pour certains, en construction, plutôt, pour les autres. Les scénaristes interrogent aussi les limites, et lorsqu’ils les repoussent leur approche prend tous son sens.

D’emblée, donc, il est question de ritualité. Les gestes s’imposent comme vecteurs de sens et la sexualité du protagoniste – ses pulsions et son désir – est dévoilée (avec une ouverture de rideaux à la fois symbolique, violente et sensible). Steve McQueen met en lumière l’indicible, à savoir l’intimité.

Les enjeux sont nombreux. Le regard est pluriel. Mais le réalisateur parvient à nous fondre à celui de son protagoniste principal. Son questionnement devient le nôtre, son désarroi nous habite. Toujours son point de vue est central au point de s’imposer comme moteur – et ce à mesure que son cheminement se complexifie. Brandon serait-il un miroir, le reflet de notre société ou de nous-même ? Steve McQueen nous assène une gifle non sans violence : que nous soyons dans le jugement – c’est à dire le rejet – ou dans la compassion – trouvons une variante à l’identification –, la fragilité qui bouleverse Brandon est celle, perfide car commune, qui ne peut que nous habiter nous-même.

Et si le sujet est fort – résumons cela ainsi – l’approche esthétique est non seulement admirable mais d’une richesse stupéfiante. Deux éléments, la musique et la dynamique de cadrage, s’imposent comme essentiels. La maîtrise du réalisateur est telle que le film est empli de signifiants musicaux et visuels sans que jamais rien ne soit esthétisant.

Les compositions originales de Harry Escott nous hantent à mesure qu’elle semblent pénétrer l’esprit de Brandon – à moins que cela ne soit l’inverse. Jamais il n’est question d’enrobage. La musique est sensation. D’autres compositions prennent place en parallèle à la musique originale, et, à nouveau, cela est vecteur de sens (rien que les titres* sont évocateurs). Un moment essentiel dans le film, exacerbant la relation frère/soeur et le désarroi des deux protagonistes, est l’interprétation faite par Sissy du classique « New-York, New-York » – la chanson permettant par ailleurs un passage de l’un au multiple, explosant la notion même de l’intimité et nous fondons plus encore non à l’émotion mais au trouble des protagonistes. Carey Muligan, étourdissante, offre une version de la chanson d’une rare fragilité – provoquant chez nous des frissons… bref, de l’émoi.

Le réalisateur compose avant tout son film visuellement : si l’espace revêt un caractère primordial, Steve McQueen y inclut un pertinent jeu sur les transparences et un travail sur les focales si bien que le trouble n’a de cesse d’être exacerbé. Parler de génie serait sans doute judicieux.

Mais une autre force du réalisateur est de se faire le complice de ses acteurs. Il offre à Michael Fassbender, après HUNGER, un rôle d’une intensité rare que l’interprète habite admirablement. Et si Carey Mulligan est d’une déroutante justesse, il en est de même pour l’ensemble des comédiens.

SHAME est pour ces raisons, et pour bien d’autres, un film essentiel.

« Start breading the news
I’m leaving today
I want to be a part of it
New-York, New-York »

(…)

« If I can make it there
I’ll make it anywhere
It’s up to you
New-York, New-york »**

(…)

* « Genius of Love », « Rapture », « I want your love », « My favourite things », « New-York, New-York », « Let’s get lost », « You can’t be beat », « The problem »
**« New-York, New-York », John Kander/Fred Ebb ©EMI

SHAME
♥♥♥♥
Réalisation : Steve McQueen
Grande-Bretagne – 2011 – 99 min
Distribution : Cinéart

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