Sebastián Lelio : Entrevue

On 25/02/2014 by Nicolas Gilson

Présenté en compétition lors de la 63 ème Berliale, GLORIA a valu l’Ours d’Argent de la meilleure interprétation féminine à Paulina Garcia pour qui Sebastián Lelio a écrit le scénario. En lui offrant son premier rôle principal, le réalisateur, qui s’étonne que personne n’appelle une actrice si talentueuse, lui offre un peu une revanche dans l’esprit du film. Rencontre.

Quelle est l’origine du projet ? - Nous cherchions un sujet d’écriture avec mon co-scénariste (Gonzalo Maza) et nous nous sommes demandé pourquoi nous ne travaillerions pas sur la génération de nos mères. Ça a été le point de départ. Assez rapidement nous avons eu les premières idées de la continuité et le jour-même j’ai appelé l’actrice, Paulina Garcia. Ça faisait des années que j’attendais de trouver le bon rôle pour elle, pour travailler avec elle. Elle est arrivée avant même que nous n’ayons le moindre mot d’écrit. Nous lui avons juste demandé si elle pouvait être Gloria. Ces deux éléments ont été les lignes conductrices.

Au-delà d’un portrait de femme, vous esquisser aussi celui d’une génération. - C’est une génération assez intéressante au Chili. Ils étaient très jeunes quand Allende était au pouvoir, avant de vivre les troupes militaires et de devenir adultes sous la dictature. Lorsque la démocratie a été rétablie, ils étaient à nouveau confronté à une nouvelle situation sociale et politique. En un sens ils condensent cinquante ans d’un processus historique.

Gloria - Paulina Garcia

Le nom de Gloria était-il là dès le départ ? - Non, il est apparu plus tard. Nous n’avions ni le nom du personnage ni le titre du film. Nous n’avions pas non plus la dernière chanson. Nous avions donc un problème. Ensuite l’idée est apparue de l’appeler « Gloria » mais j’ai refusé à cause de la référence à Cassavetes qui me semblait trop évidente. Mais ensuite nous nous sommes rappelé la chanson d’Umberto Tozzi, très célèbre en Amérique Latine, nous l’avons écoutée à fort volume et nous nous sommes dit que nous allions l’utiliser pour la fin. C’était comme un manifeste de la liberté individuelle. Nous avons alors décidé d’appeler le film et le personnage Gloria, et d’en faire un hommage à Cassavetes.

C’est une très belle référence. Il s’agit aussi d’un film sur la liberté. - J’adore John Cassavetes. Ses films sont à mes yeux les plus beaux. Et j’aime si fort Gina Rowlands : elle est plus grande que la vie. Nous avons juste assumé que, quelque part, le film appartenait à cette planète. Il y a d’ailleurs un moment « Gloria » dans le film avec les talons haut et les armes à feu – en plus des rêves, des bars et du fait qu’elle fume. Godard disait que :« Tout ce dont vous avez besoin pour un film, c’est une femme et un flingue ». C’est une idée assez fascinante.

À l’instar de Cassavetes vous témoignez d’une approche réaliste. - Je pensais qu’il y avait une clé secrète du cinéma dans le titre de trois films de John Cassavetes : chaque film a simplement besoin de visages (FACES), d’ombres (SHADOWS) et d’élans amoureux (LOVE STREAMS). Il avait le talent de rendre les choses si simples : la complexité humaine était exposée de la plus simple des manières. Cela peut paraître réaliste mais c’est autre chose : c’est du cinéma.

Gloria

Vous semblez construire le film selon l’unicité du point de vue de Gloria. - Le film propose un jeu narratif. Si vous y prêtez attention, il y a de nombreuses scènes qui ne parlent pas de Gloria et dans lesquelles elle apparaît comme un personnage secondaire. Mais la caméra fait d’elle le centre de l’attention et oblige le spectateur à partager son ressenti. Il n’y a pas un seul plan où elle n’est pas présente : même quand elle regarde un autre protagonistes, son corps est là tout le temps. L’idée est de se focaliser sur Gloria jusqu’à devenir elle : que la conscience du spectateur corresponde à son inconscient. C’est un jeu de projection, il n’y a rien que des ombres et de la lumière.

Comme avez-vous trouvé la juste distance pour la filmer ? - Nous étions très préoccupés par cela. On prêtait beaucoup attention à ne pas être un temps soi peu cyniques ou condescendants. L’entièreté du film aurait pu être un désastre car il s’agit de sensations : il s’agit de créer de la complexité à travers une forme simple et d’explorer les sentiments sans être sentimentaux.

Comment avez-vous travaillé les dialogues ? - Le scénario avait la forme d’une continuité dialoguée mais je n’ai pas utilisé les dialogues lors du tournage. Je n’aime pas ça. C’est comme de la littérature. Ça me semble trop mécanique et pour moi le cinéma est quelque chose de bien plus authentique. Il ne s’agit pas faire la représentation d’un mystère que j’ai déjà résolu. Les dialogues sont là comme une couleur, une texture : ce n’est pas l’information qui importe mais l’émotion. Pour moi l’hésitation entre les mots est bien plus importante que les mots eux-mêmes. Et parvenir à cela avec des dialogues déjà écrits est assez compliqué : on peut vraiment sentir quand ce n’est pas juste. Comme nous avons travaillé sans dialogues, les acteurs étaient dans la position désespérée de se servir d’eux-même. En un sens on pouvait voir des acteurs se battre pour y parvenir et c’est très émouvant quand ça arrive.

Gloria-Paulina-Garcia

S’additionne à cela un cadrage souvent serré ce qui est d’autant plus contraignant. - C’est comme presser une orange : vous devez mettre une certaine pression sur les choses afin d’avoir quelque jus. Vous avez besoin de tension, de conflit. Vous avez besoins d’amener des particules à se confronter. Cela peut se retrouver dans la relation entre le cadrage et la liberté donnée aux acteurs, et vous donner beaucoup d’instants « véritables ».

La musique ancre un dialogue avec l’évolution narrative. - Nous avons y vraiment prêté attention. En un sens c’est comme si les personnages faisaient des commentaires à propos d’eux-même sans s’en rendre compte. C’est à la fois un commentaire extérieur et simplement une chanson qui peut être chantée ou sur laquelle on peut danser.

La fin du film est comme une respiration. - Comme je reviens toujours pour les Q&A, j’ai vu la fin tellement de fois que j’ai pu faire attention à comment cela fonctionne. Qu’importe le lieu, cela semble tellement affectif et, pour de nombreuses personnes, très émouvant. Ce n’est pas un « happy-end » mais je pense qu’il y a une sorte de force. C’est intéressant à analyser. Il ne s’agit pas seulement de trucs scénaristiques. Je pense que c’est parce que vous êtes témoins, en temps réel – la séquence durent plus de sept minutes –, de la métamorphose de quelqu’un. C’est comme de l’alchimie : il se passe quelque chose et on réalise que la même potentialité s’offre à nous. Après c’est à nous d’y aller et de remuer nos fesses, ce qu’elle fait littéralement.

GLORIA-Director-Sebastian-Lelio

Interview réalisée lors du 40 ème Festival du Film de Gand.

Sebastian_Lelio

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