Sandrine Kiberlain : Entrevue

On 21/03/2014 by Nicolas Gilson

Admirative du travail d’Alain Resnais, Sandrine Kiberlain lui avait fait parvenir une lettre. La réponse est arrivée plusieurs années après sous la forme de la proposition du rôle de Monica dans AIMER, BOIRE ET CHANTER. À la Berlinale, lors de la conférence de presse, l’actrice avouait que le plus beau plan d’elle-même est dans ce film. Sublime rencontre avec celle aux yeux de qui « Alain (Resnais) fait des films qui ne ressemblent à aucun autre, des films totalement singuliers où il n’écoute que son coeur et sa vision de cinéaste – et ça, ça n’a pas de prix. »

AIMER, BOIRE ET CHANTER représentait-il un nouveau défi ? - Le défi, c’était d’être choisie par Alain (Resnais). Une fois que vous êtes choisie par lui, il n’y a plus de défi qui tienne. C’est l’envie qu’on ne se déçoive pas, l’un et l’autre. Je pense que l’humilité d’Alain lui ferait dire la même chose. Ce qui est frappant et qui m’a beaucoup troublée, c’est sa modestie et son côté sincère. C’était le monde à l’envers il était presque aussi intimidé que moi, de travailler avec moi et d’agrandir la famille – si je puis dire. Moi, je n’espérais même plus : je me disais que c’était quelqu’un de fidèle et qu’il avait créé sa famille. Plus le temps passait et plus je me disais qu’il y avait moins de chance. Et puis c’est arrivé.

Comment est-ce arrivé ? Avez-vous cherché à le contacter ? - Cinq ans auparavant, je lui avais témoigné mon admiration pour son cinéma – ce que je ne fais jamais. Je me suis dit que la vie était courte, que je suis actrice et lui metteur en scène, et que nous faisons le même métier avec une passion commune. Je trouvais normal, et pas gênant, de lui dire tout haut que j’aimais son cinéma. Ce n’était pas une sollicitation de ma part, c’était le besoin de lui témoigné ça. Il ne m’a pas du tout répondu. Et l’année dernière j’ai eu un coup de fil où il m’a dit : « voilà c’est ma réponse, voulez-vous jouer Monica ? ». J’ai lu le scénario et j’ai évidemment dit oui. Le connaissant maintenant j’aurais encore été davantage triste de ne pas le rencontrer.

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Comment et quand avez-vous découvert ses films ? - J’ai l’impression depuis toujours et par amour du cinéma. Je pense que le premier mes parents me l’ont montré au cinéma. Je ne sais plus si c’était L’AMOUR A MORT. Je ne sais plus quel était le premier mais je les ai tous vus. J’avais l’impression que ça faisait chaque fois écho sur moi pour mille raisons différentes. On aurait caché le nom du réalisateur que j’aurais pu dire que c’était Alain Resnais, alors qu’aucun de ses films ne se ressemble.

Aviez-vous idée du rendu, de la forme qu’aurait AIMER, BOIRE ET CHANTER ou cela a-t-il été une surprise ? - Oui, pour chacun je pense. Evidemment on a vu les décors de Jacques Saulnier, on a vu qu’il n’y avait pas de porte mais des pans de tissu – ce dont on avait été prévenus au préalable. On avait une idée vague. Après il y a la lumière et les saisons qui passent (et sa façon de les faire passer), la profondeur dont on avait pas du tout idée (parce qu’il n’y en avait pas), le jeu des autres (quand on est pas là). J’ai vécu la première projection comme un cadeau d’être dans ce film-là. Je l’ai reçu comme un film dont j’étais spectatrice. J’avais honnêtement une petite idée parce que, d’abord, Alain parle beaucoup de ce qu’il envisage et de ce qu’il imagine, et puis j’ai regardé sa manière de travailler – j’en ai profité –, je voyais les costumes des uns et des autres, la façon dont la lumière était faite… Mais, comme les films d’Alain se font beaucoup au montage, je n’avais pas d’idée du rythme ni de la genèse – et du culot – du film. La taupe y-compris.

On dit souvent qu’Alain commence tard et finit tôt mais il commençait tôt et il finissait tard.

La taupe n’apparaissait pas au scénario ? - Non. On a vu arriver la taupe sur le plateau et je n’ai absolument pas compris ce qu’elle faisait là. On a vu arriver le décor de la taupe – elle a eu sont petit décor – et dans cette taupe il y vraiment a toute la poésie d’Alain : la façon de ne pas se prendre au sérieux, de raconter des choses profondes en jouant avec le cinéma ; avec l’attention et avec l’enfance de chacun d’entre nous.

Il y a beaucoup d’artifices propre au cinéma – les gros plans, les mouvements de caméra. - Alain au début du tournage nous a dit qu’il voulait faire un film en hommage au cinéma, au théâtre et à la radio. Et surtout pas à la télévision – il a en horreur la télévision. Alain est un fou de la radio et il réagit beaucoup aux sons, aux voix – d’ailleurs les voix sont très fortes dans ses films. Il y a parfois même des acteurs qui ont une diction étrange parce qu’il est très sensible à cela et que, dans ses films, on entend les gens, on en entend les mots.

Sandrine Kiberlain - projection officielle berlianle 2014

L’habillage sonore du film était-il déjà en partie présent sur le plateau de tournage ? - Il est arrivé à Alain de nous mettre une chanson d’opérette quand on a la dispute à trois filles – « pour nous mettre en jambe » disait-il. C’était une opérette très enlevée qui nous a mis en colère parce qu’il la mettait à fond. Il est très très jeune dans sa façon de s’amuser avec les possibilités qu’offre le cinéma. Il ne se cantonne jamais à ce qu’il a prévu et chaque jour on est surpris par quelque chose. Et il dit : « oui je pourrais faire ça, je ne l’ai pas prévu mais pourquoi ne pas le faire parce que je l’ai prévu, alors on va le faire autrement parce qu’on est pas obligés de faire ce qu’on a prévu ».

Le tournage d’AMOUR, BOIRE ET CHANTER a-t-il duré longtemps ? - Non, on a même fini en avance. Le tournage a duré six ou sept semaines – je ne sais plus. On dit souvent qu’Alain commence tard et finit tôt mais il commençait tôt et il finissait tard. Il était très heureux, très en joie de faire son film. C’était en même temps beaucoup de travail et beaucoup de concentration – parce qu’il est quand même fatigué, mais ça ne se sentait pas sur le film.

Qui aurait cru que Kechiche avec trois heures de femmes qui se tripotent parce qu’elles sont amoureuses l’une de l’autre allait faire le succès de l’année

Saviez-vous que l’air de Strauss, « Aimer, boire et chanter », serait dans le film ? - Non. Je ne savais pas qu’il allait être dans le film. Le titre évoque beaucoup de choses. Dans « aimer », « boire » et « chanter », il y a tout le côté enlevé du film et il y a le tourbillon des personnages ; il y a surtout l’idée que le film va raconter la vie dans ce qu’elle a de vivant justement. Comme l’enterrement : il trouve la musique « anti-pléonasme » de la situation. Ce qui m’a particulièrement ému quand j’ai vu le film.

Justement, en tant que spectatrice, qu’est-ce qui vous a touché dans le film ? - La vie qui continue. Et puis ce qui m’a touché, c’est ce qui est raconté : à un moment, dans la vie, parce qu’un personnage ou une situation vous remet en question, on n’est jamais sûr d’avoir fait le bon choix. Tous les personnages se posent une question essentielle dans le film parce qu’ils sont face à la fin de vie d’un ami commun. Evidemment ça vous met en face de vos vies : savoir si, dans le temps qui nous reste, on est au bon endroit. Ça vous remet en face du temps qui passe ; ce sont des questions qu’on se pose tous.

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Avez-vous des attentes ou des envies en tant qu’actrice ? - Bien sûr – ou alors ce serait terrible. J’ai plein d’attentes. J’ai envie d’être surprise tout le temps, qu’on me confie des rôles que j’ai jamais joués, de rencontrer des metteurs en scène avec qui je n’ai jamais travaillé ou de retravailler avec certains… C’est très large même : j’ai plein d’envies différentes.

Et en tant que spectatrice ? - Je trouve que cette année à été incroyable de richesse et de personnalités. J’ai vu des films extrêmement personnels, originaux, qu’on n’attendait pas forcément comme les succès de l’année et qui vont peut-être changer, heureusement, l’avis de ceux qui financent les films. Ils vont peut-être se rendre compte que les films qui ont marché cette année (2013) ne sont pas ceux sur lesquels on misait. Qui aurait cru que Kechiche avec trois heures de femmes qui se tripotent parce qu’elles sont amoureuses l’une de l’autre allait faire le succès de l’année ou Guillaume Galienne avec son questionnement sur l’identité sexuelle ou Albert (Dupontel). On était loin d’imaginer que 9 MOIS FERME allait faire 2 millions d’entrées. Tous ces films-là sont des films très personnels et qui ont laissé plein de producteurs, de distributeurs et de programmateurs très dubitatifs. Les films qui ont marché cette années n’étaient pas formatés pour le grand public : ce sont des films d’auteurs très très singuliers. Pourvu que ça donne l’idée de les financer plus facilement. Cette année est très symbolique de ça.

Aimer, boire et chanter - photocall - berlinale 2014

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