Critique : Saint Laurent

On 18/09/2014 by Nicolas Gilson

En mettant en scène une partie de la vie d’Yves Saint-Laurent, Bertrand Bonello dépasse et sublime le biopic. Tout à la fois sensible et pulsionnel, SAINT LAURENT apparaît comme le regard introspectif de l’homme sur lui-même. Servi par un casting prodigieux – Gaspard Ulliel, Helmut Berger, Amira Casar et Jérémy Renier sont magistraux – le film trouve, dans l’approche scénaristique et esthétique du réalisateur virtuose, une résonance bien au-delà de toute narration.

Saint Laurent - Gaspard Ulliel

L’économie avec laquelle Bertrand Bonello ouvre son film tient du prodige : quatre plans et un intertitre suffisent à placer tension et enjeux. Yves Saint-Laurent, capté dans la solitude d’une chambre d’hôtel, de dos et en contre-jour, lève le voile sur son identitaire et sur son parcours. Il se dit prêt à répondre à une interview dont Bonello ne livre que les premières mesures avant de nous plonger dans sa propre projection de la vie du créateur.

Lorsque le film prend son souffle en 1974, il expie déjà le mal-être et le trouble d’un homme dont la sensibilité et une certaine mélancolie transparaissent comme constitutives. Usé, épuisé, il serait là « pour dormir ». Il semble avoir rendez-vous avec lui-même.

Bertrand Bonello esquisse-t-il une chute ou une agonie que, comme pour pénétrer l’univers et la psychologie du créateur, il ouvre la porte de son atelier. Il en prend le pouls et en esquisse les usages. La personnalité de Saint-Laurent s’impose avec force de même que la réalité de l’espace qu’il dirige. Son esprit – sa vitalité – est bientôt mise en lumière comme intrinsèque à l’énergie d’une époque. La fin des années 1960 et l’aube d’une nouvelle décennie font proprement corps avec sa créativité, avec lui-même.

Si le réalisateur dessine quelques unes des rencontres qui ont été primordiales dans la vie styliste (à l’instar de Betty Catroux, Loulou de la Falaise ou Jacques de Bascher), il s’intéresse à un parcours proprement intime : la passion qui a nourri l’homme avant de le consumer. Une passion créatrice et destructrice, pour la mode et pour la vie – envers et contre tout. Une vie où la sexualité, qui fait elle-aussi corps et écho à l’époque, s’impose comme essentielle. Il met également en scène l’anecdotique qui permet à chaque fois de tendre à autant de révélations – notamment dans une séquence – superbe – où apparaît Valeria Bruni-Tesdeschi – et questionne avec tacte la liberté offerte aux femmes par celui dont on dit qu’il la leur a donnée.

Saint Laurent - Louis Garrel

L’intimité du couple que forme Yves Saint-Laurent avec Pierre Berger est assise avec économie, les gestes et les intentions devenant autant de révélateurs de leur complicité. La dualité de cette union – amoureuse et financière – est développée avec limpidité, en privilégiant le point de vue du styliste. Un point de vue qui donne au scénario sa dynamique.

Le maître-mot de l’approche apparaît être l’organicité comme si le développement narratif n’était que la mise en scène des souvenirs du créateur et du regard qu’il porte sur son parcours. La chronologie première n’a bientôt plus d’importance tant prime le ressenti, objet même de la représentation. Et deux Saint-Laurent se nourrissent alors, celui des années 1970 et celui, si fier de sa collection de 1976, qui se résigne à disparaître.

L’approche esthétique de Bertrand Bonello est en tout point admirable : fort d’une superbe photographie, sa mise en scène est magistrale sans jamais être esthétisante ni gratuite. Son sens du cadrage et son acuité au montage (tant visuel que sonore) confère au film identité et aura. Il dote ainsi SAINT LAURENT d’une structure évolutive qui transcende proprement la personnalité du styliste (soit-elle – règle de la fiction – fantasmée), s’émancipe ponctuellement de tout réalisme ou tend aux pures sensations. Au-delà, l’introduction et l’épilogue permettent la mise en place de points de vues distanciés : celui de la curiosité qu’il nous invite à adopter et le sien – puisqu’il pénètre, avec intelligence, la fiction.Saint-Laurent-affiche

SAINT LAURENT
♥♥♥
Réalisation : Bertrand Bonello
France – 2014 – 150 min
Distribution : Cinéart
Biopic / Drame

Cannes 2014 – Compétition Officielle

Mise en ligne initiale le 17/05/2014

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