Interview : Ronit & Shlomi Elkabetz

On 10/09/2014 by Nicolas Gilson

Depuis la présentation de GETT à la Quinzaine de réalisateur à Cannes, Ronit et Shlomi Elkebetz ne cessent de présenter et de défendre leur film en festival ou lors de projections événementielles. Il enchainent les interviews aussi. Ronit maîtrise le français, Shlomi lui préfère l’anglais – ce qui ne l’empêche pas de s’y risquer. Frère et soeur se parlent en hébreux. Ils mettent en perspective les questions et accordent leurs réponses. Leur démarche cinématographique est foncièrement politique. Ensemble, ils signent une oeuvre féministe.

GETT est le troisième volet d’une trilogie. Quelle en est la genèse ?
Shlomi Elkabetz : Lorsque nous avons réalisé PRENDRE FEMME (2004), il y a LES SEPT JOURS (2008), nous savions que nous allions faire une trilogie avec pour protagoniste Viviane. Nous voulions tenter d’examiner les étapes qu’une femme doit traverser dans la quête de sa liberté. Dans le premier film, Viviane se demande s’il est possible d’être libre. Le second film pose la même question par rapport à la famille et à la société. Et GETT s’y intéresse au regard de l’Etat et de la loi. Elle demande à l’Etat de lui accorder sa liberté. Si nous savions que nous réaliserions trois films, nous n’en avions pas les scénarios. Ils demeurent toutefois très indépendants les uns des autres. Bien que nous employons les mêmes personnages, c’est une trilogie conceptuelle.

Pourquoi ce complet huis-clos ?
Ronit Elkabetz : En Israël, personne ne peut entrer dans un tribunal qui règle un divorce alors qu’on peut accéder à n’importe quel procès. Durant nos recherches nous ne pouvions pas regarder comment ça se passe vraiment. On a passé des journées dans les couloirs des tribunaux à tendre l’oreille lorsque les portes s’ouvraient. On a principalement discuté avec des avocats, religieux et laïques. On a intégré ces règles et on a placé notre histoire dedans. Lorsqu’on a fait lire le scénario aux avocats, ils ont dit que c’était comme si nous étions nés au tribunal. C’était le plus grand compliment qu’on pouvait recevoir. Et plus, ils jugeaient notre cas léger. Ils nous ont dit qu’on avait été gentils avec eux.

Gett

Qu’est-ce qui a guidé votre approche visuelle ?
SE : Il n’y a aucun plan d’établissement dans le film. Nous ne voulions pas qu’il y ait le regard du réalisateur. Le tribunal est un lieu subjectif. Si les lois sont très réalistes, elles sont très subjectives. L’existence des personnages dépend du regard qui est porté dessus. Notre approche consiste à déconstruire le tribunal. Nous ne montrons quelqu’un qu’à travers le regard de quelqu’un d’autre. Nous avons filmé selon différents points de vue à l’intérieur de la cour. Nous avons un en sens tourné deux films : nous avons d’une part filmé ceux qui parlent et ensuite les réactions silencieuses. Nous avons essayer de déconstruire les émotions à travers le regard des protagonistes. Les effets de coupe nous permettaient de créer la tension. Nous ne savions pas si nous pourrions connecter ces deux films mais quelques tests nous ont permis de relever deux choses intéressantes : cela conduisait à une sensation d’intimité tout en essayant la vérité de l’histoire. Dans beaucoup de films, les changements de point de vue modifient l’essence du film. Ce n’est pas le cas ici.

Cela conduit aussi à une approche particulière de l’espace. Comme si, au fil du huis-clos, le tribunal devenait un personnage.
SE : L’espace est un personnage. Nous l’avons d’ailleurs habillé et déshabillé. Comme nous ne sortons jamais, nous avons défini un cahier de lumières. Chaque scène précisait quel temps il faisait à l’extérieur. Nous avons essayer de créer une lumière spécifique à chaque scène. Nous avons essentiellement éclairé la salle depuis l’extérieur pour créer différentes atmosphères mais aussi rappeler qu’il s’agit d’un autre jour. Nous avons de la même manière travaillé sur le son – par exemple nous avons même employé des enregistrements provenant de vrais tribunaux pur le bruit venant des couloirs lorsque les portes s’ouvrent. C’était une façon de rappeler le monde extérieur et de créer une sorte de pression extérieure sur la salle de tribunal.

Un autre élément de tension, c’est le temps. Vous chapitrez le film en fonction de lui tout en le mettant ponctuellement en perspective.
SE : Comme dans toute création absurde, le temps est un élément important. Qu’il s’agisse de « En attendant Godot » de Beckett ou des pièces de Ionesco, le temps joue un rôle important jusqu’à perdre sa valeur. Et on peut indiquer toute les indications temporelles qu’on veut… Certaines femmes en Israël attendent leur divorce depuis 20 ans. Le temps devient lui aussi un personnage. On mesure également la justice à travers le temps.

Gett - Quinzaine

Vous optez pour une quasi fixité du cadre si bien que les rares mouvements sont vecteurs de sens. Ils actent notamment de l’objectualisation du corps féminin.
SE : Au tribunal, personne ne bouge. Il n’y avait pas de raison de créer du mouvement. Nous avons avons recherché les mouvements internes. Nous ne voulions pas changer la réalité des personnages. Et effectivement il y a une objectualisation évidente car les personnages deviennent peu à peu des objets au sein du tribunal.
RE : Viviane est, c’est sûr et certain, la propriété de l’homme. Comment est-ce que dans une société qui témoigne d’un tel progrès, le femme peut être placée dans une telle position d’infériorité ? C’est incroyable. C’est cruel et incompréhensible qu’aujourd’hui encore une femme soit la propriété d’un homme.

L’histoire de Viviane révèle la réalité du mariage en Israël qui enferme la femme dans sa condition d’épouse.
RE : Même si par moment son mari veut lui donner sa liberté, pourquoi renoncerait-il à ce pouvoir ? Notre message est sans doute complexe mais ce qui est important c’est que Viviane veut ses droits de nature. Elle est née libre et elle veut le rester. Elle ne veut pas que quelqu’un décide pour elle. Mais qui va changer cette loi ?
SE : Les droits d’une femme mariée dépendent de son mari. Elle ne peut pas être vraiment libre. Ses droits médicaux, ceux de ses enfants : tout dépend de son mari. Elle ne peut pas emmené ses enfants à l’étranger sans le consentement de son mari. Elle ne peut pas prendre de décision concernant sa vie. Elle n’est pas libre.
RE : Et ce qui est sûr c’est qu’il lui sera impossible d’avoir un autre homme dans sa vie. Dans la loi juive, si une telle femme a des enfants avec un autre homme, ce seront des bâtards pendant 10 générations.

GETT est-il un appel à changer cette loi ?
SE : La loi religieuse ne va pas changer mais on espère qu’une alternative est possible.
RE : Est-ce que l’Etat va seulement se séparer de la Religion… C’est quand même faisable. Comme c’est un Etat très jeune, il est très coincé à certains niveaux. On aimerait alléger la souffrance de ces femmes qui sont dans des situations inouïes. Il y a plus de 10.000 femmes qui attendent leur divorce. Il y a chaque année 200 femmes qui demandent l’aide à différentes fondations.

Vous mettez également en scène un jugement de la part de la société à l’égard des femmes « libres ».
RE : Ça dépend encore où l’on vit. Mais ce qui est sûr, c’est qu’une femme célibataire ou divorcée à cet âge-là sera jugée.
SE : Mais c’est pareil partout. Elle sera regardée de manière suspicieuse car on considère qu’elle a besoin d’un homme. Ce n’est pas propre à Israël.
RE : Une femme ne sera jamais considérée comme heureuse en Israël si elle n’a pas un mec à côté d’elle. Elle sera toujours jugée.

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