Interview : Robert Guédiguian

On 09/12/2015 by Nicolas Gilson

Marseillais d’origine arménienne, Robert Guédiguian s’engage dans l’action communiste avant de devenir réalisateur. Résolument engagé, le cinéaste fait de son cinéma celui de la lutte sans pour autant jamais en faire une arme de propagande. Questionnant sans cesse le monde qui l’entoure, il propose aux spectateurs d’être ce que d’aucuns ont nommés des « voyants » afin qu’ils deviennent les sujets et non plus les objets de leur propre histoire. Rencontre autour de UNE HISTOIRE DE FOU.

robert-guediguian-© lexpress.fr

Dans quelle mesure l’ouvrage de José Antonio Gurriarán, « La Bombe » a-t-il été un moteur narratif ? - Je me posais la question depuis très longtemps de faire un film non pas sur le génocide mais sur ses conséquences à travers plusieurs générations. Je voulais essayer de présenter le génocide, comme je l’ai fait, mais surtout de parler de ce qu’il s’est passé quelques générations plus tard avec cette lutte armée et conclure avec ce qu’il se passe aujourd’hui avec la Petite Arménie qui existe encore. Il me fallait trouver une clé pour y entrer de manière fictionnelle, pour arriver à l’incarner autant dans le romanesque que dans l’historique. Le livre de José Gurriarán a été déterminant. Je l’ai entendu par hasard présenter dans une manifestation littéraire et j’ai immédiatement pensé à un film. C’était le point de départ d’un film possible.

Ce point de vue devient effectivement un de ceux que vous développez dans le film, à travers le personnage de Gilles Tessier. - Ca me permettait de raconter l’Arménie à travers le point de vue d’une victime innocente de cette histoire. On est souvent agit par l’histoire plus que l’on agit sur elle. Ce rapport à la volonté de comprendre que ce journaliste a eu, que le personnage du film a, que j’ai et que je veux transmettre aux spectateurs me semble extrêmement nécessaire et salutaire. Il ne faut pas qu’ils démissionnent de ce point de vue, il faut qu’ils cherchent à comprendre. Si on adopte ce point de vue, on peut devenir sujet de notre propre histoire plutôt qu’en être l’objet.

La mise en scène du prologue inscrit un premier point de vue. Pourquoi cette approche très classique en noir et blanc ? - C’est un exercice. Je me suis demandé comment je pouvais raconter le génocide en soi, comment je pouvais presque le prouver – cinématographiquement. Il n’est toujours pas reconnu. Il y a des gens qui le nient. Le procès de Soghomon Thelirian m’est revenu en mémoire. Il m’apparait exemplaire parce qu’il raconte l’histoire dans une enceinte juridique. Pour nous Arméniens, ce procès c’est un peu Nuremberg. Le procès permet de raconter son histoire, celles des disparus du génocide et met déjà en place le thème de la justice – abordé sous un angle moral puisque le jury acquitte xx qui revendique avoir commis le crime. J’identifiais le génocide, comme si je fabriquais une « archive » dont le texte est les minutes réelle du procès, et je posais la question de la suite.

Le prologue n’es-il pas avant toute chose nécessaire ? - Tous les génocides se ressemblent, étrangement. Ce sont toujours les mêmes motivations et les mêmes arguments. Mais ils ont leurs spécificités. Celle du génocide arménien est de ne pas être reconnu. Donc il fallait que je commence par le reconnaître. Pour moi, c’est comme donner des preuves définitives aux spectateurs. Je ne pouvais pas commencer le film sans raconter ça, sans dire que tout ça est vrai. De surcroît, c’est parce que cela est vrai que cela explique, en partie, l’irruption de la lutte armée 60ans plus tard.

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Le scénario se construit ensuite selon différents points de vue. - Je voulais que les débats soient à l’intérieur du film et qu’on y montre les différentes stratégies que le peuple arménien a eu pour survivre : oublier ou non, conserver la culture, revendiquer une autre,… et fonder une famille. Il fallait, à travers les différentes générations, montrer toutes les stratégies de survie après un génocide parce qu’on ne se remet pas d’un génocide. Je l’ai constaté. Les gens qui l’ont vécu ont un rapport très étrange à la mort et à la vie : se dire, en permanence, que l’on pourrait ne pas être là. Ça se transmet par capillarité, ça donne une psychologie étrange mais aussi une solidarité, une fraternité.

Pourquoi ce titre, UNE HISTOIRE DE FOU ? - Quand on touche à des choses qui relèvent de l’inhumanité, du mal absolu, il y a un endroit que personne ne comprend. Je me mets dans la peau des philosophes allemands à la fin de la seconde guerre mondiale qui devaient s’excuser d’être vivants. Ça laisse sans parole : ni la philosophie ni la science ne nous aide à comprendre. Pourquoi quelqu’un entre chez son voisin et massacre toute sa famille ? C’est « une histoire de fou ». Dès qu’on ne comprend pas, c’est ce qu’on dit. Je trouvais ça très général, abstrait.

Quelle est l’importance de la chanson « Il jouait du piano debout » ? - D’abord le texte a une petite correspondance et répond à quelques questions du film, mais je trouvais intéressant de rapprocher les deux personnages par cette chanson. Ils habitent au même endroit, ils ont aimé la même chanson et il sont peut-être tous les deux tombés amoureux de France Gall. J’aurais pu trouver un autre morceau… Mais j’aime beaucoup France Gall et, en 1980, je voulais mettre ce morceau-là dans mon premier film mais je n’en avais pas les moyens, c’était très cher. C’était le tube de l’été, je ne pouvais pas me le payer à ce moment-là. J’ai pu me le payé 35 ans plus tard, j’en ai profité.

Le film conte aussi l’importance de la transmission intergénérationnelle, Anouch trouvant en Gilles à la fois un ami et un fils de substitution. - J’ai toujours eu envie de mettre en scène les trois générations qui sont l’échelle que nous connaissons de l’Histoire. Elles permettent de raconter l’évolution du monde sur près d’un siècle et sa répercussion sur les histoires intimes, sur les histoires particulières. Je pense que tout ce qui est de l’ordre de nos vies tient à la génération d’avant et à celle d’après. C’est là que se passe ce qu’on assimile, ce qu’on garde et ce qu’on abandonne. Le monde change et on s’y adapte en gardant telle ou telle valeur au détriment d’autres. Si je veux raconter le monde, je ne peux pas le faire autrement que sur trois générations.

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Vous vous adressez par un intertitre à vos amis turcs. C’était important de la faire ? - Très. D’abord c’est mon sentiment par rapport à l’humanité. Je sais que les causes pour lesquelles je me suis battu depuis que je suis né, sont des causes partagées par des gens du monde entier. Je tiens à affirmer cet internationalisme – aujourd’hui on dit citoyens du monde. Le monde a changé mais je suis toujours d’accord avec cette phrase du manifeste communiste : « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ».

Vous retrouvez, notamment au casting, de nombreuses personnes avec qui vous travaillez de film en film. Est-il important de pouvoir construire ce que l’on pourrait qualifier de famille ? - J’arrive aussi à travailler avec des gens que je ne connais pas, mais avec les amis cela supprime un rapport de force entre la mise en scène, la production, les acteurs et les techniciens. Un tournage peut être compliqué, il peut exploser très facilement si chacun fait sa partition sans considérer l’autre. Mes nouveaux amis, la jeune génération, sont venus à un moment donné dans cette famille. La famille avec laquelle je travaille est la famille idéale selon moi : une famille ouvrière qui transmet de vraies valeurs, qui est très ouverte et qui adopte donc des gens qui ne sont pas de la famille. Une famille de conviction. Et c’est ce que je raconte, consciemment et inconsciemment.

Le personnage d’Anouch, interprété par Ariane Ascaride, demande pardon au nom de tout un peuple. - Elle s’érige en porte-parole. Elle demande d’autant plus pardon qu’elle voit bien la limite de ce à quoi elle a pensé elle-même ; l’accident possible de toute lutte armée. Elle revendique un peuple arménien hospitalier et accueillant. Ça m’a été inspiré par une voisine Kabyle qui gardait ma fille. Après les attentats du 11 septembre, elle sonne chez moi et me demande si je vais continuer à lui parler. Elle me dit qu’elle n’a rien avoir avec tout ça et me confie qu’elle avait peur que je sois fâché à cause des attentats. Je pense qu’en ce moment il y a des tas de musulmans en France qui sont traumatisés, qui souffrent de ça alors que ce sont des braves gens.

Le terrorisme que vous mettez en scène n’est pas celui que l’on connait aujourd’hui. - J’ai écrit avant « Charlie ». On peut en parler, mais ça m’ennuie. Au fond, je pense que ça n’a strictement rien à voir. Je m’interroge sur cela d’une manière différente par rapport à une violence « justifiée » par l’Histoire – arménienne, palestinienne, FLN, la Résistance française. Ça ne me pose pas les mêmes questions. Je ne comprends pas cette violence alors que je comprends toutes les autres – même quand je les condamne. Je suis résolument opposé à toute violence qui fait des victimes innocentes. Je condamne l’absence d’éthique dans la lutte armée. Face à ce qui se passe actuellement, je ne comprends rien ; je ne comprends pas l’esprit kamikaze.

L’éthique est une question centrale du film. - Contrairement à ce que certains disent, je crois que c’est l’éthique qui donne naissance à la politique. L’éthique doit être là en permanence, y compris en période démocratique.

Une histoire de fou - affiche

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