Critique : Réalité

On 24/02/2015 by Nicolas Gilson

Créateur d’univers amoureux du non-sens, Quentin Dupieux signe avec REALITE un film absurde et pourtant sensé, drôle et pertinent qui se veut à la fois hypnotique et jouissif. Il croise les récits, leur logique et leur temporalité au fil d’un développement aussi subjuguant qu’inénarrable.

De retour de la chasse où son père a abattu un sanglier, Reality est intriguée par la présence d’une cassette VHS dans les entrailles de l’animal. Dennis, le présentateur d’une émission de télévision dédiée à la cuisine, est persuadé d’avoir le corps couvert de plaques irritantes et ne cesse de se gratter, ce qui n’est guère « télévisuel ». Fier d’avoir su réagir à l’embarras dans lequel les démangeaisons de Dennis plonge le plateau, Jason Tantra, l’un des caméraman du show, l’est plus encore de présenter son projet de scénario à un producteur. Conquis celui-ci lui donne 48 heures pour trouver le cri parfait. Et si Jason donne du coeur à l’ouvrage, ce n’est pas au goût de sa femme perturbée dans son travail de psychanalyse qui du coup se perd dans les rêves d’un patient habillé d’un tailleur rose…

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L’ouverture du film est sublime tant la photographie est irradiante. Nous rencontrons Reality sous la chaleur du soleil, endormie et paisible dans une voiture au milieu d’un décor naturel. Elle sort de son sommeil, soudainement happée par le bruit sourd d’un coup de feu. Son père vient de tirer un sanglier qu’il empaillera bientôt. Rien de surprenant pour l’enfant qui, dans un geste las, reprend la lecture. Changement de cadre, changement de réalité : nous découvrons Dennis et les coulisses de son émissions. En quelques plans, Dupieux transcende une atmosphère dont il signe une délicieuse satire.

Fort de nous rendre curieux, le réalisateur nous plonge dans l’espace de vie de Reality qui tient tout à la fois du rêve et du cauchemar, fondu dans une époque révolue qui pourrait être demain. Tandis que son père dépèce le sanglier, l’enfant aperçoit très clairement une cassette video suivre le trajet des intestins vers la poubelle. Ses parents ne la croient pas. Elle est certaine de ce qu’elle a vu. Une fois couchée, sa mère la berce avec une étrange histoire : la sienne, inscrite dans le livre dans lequel elle s’est plongée précédemment. Mais Dupieux ne s’arrête pas à cette première mise en abyme. Reality est l’héroïne d’un film documentaire réalisé par un certain Her Zog et cette VHS intrigue très fortement le producteur du film, curieux de savoir ce qu’elle contient. Le délire n’en est qu’à ses balbutiements.

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Le scénario est hypnotisant. Dupieux nous embarque aux confins de l’onirisme au-delà de toute logique temporelle. Les personnages se croisent comme les réalités. Ils se rencontrent aussi. Tout est logique sans le paraître, ou inversement. Peu importe. Le voyage est entier. Mais la magie du film est d’être empli de sarcasme. Trouvant dans le personnage de Jason Tantra un double de lui-même, le réalisateur propose une caricature jouissive de plusieurs pans du cinéma : la production d’une part avec le fantasque Bob Marshall (interprété avec brio par Jonathan Lambert), la création de l’autre en proposant un grand écart entre le cinéma de série B (voire Z) et un film d’auteur qui tient de l’expérimentation. Ce dernier est aussi l’occasion de faire la satire de l’exploitation médiatique des enfants et de la manipulation du réel livré comme tel à ceux prêts à le gober.

Le réalisateur virevolte entre les genres, toujours avec humour. Il offre à REALITY un climat singulier en en soignant la photographie tout en travaillant le son qui électrise nos sens. Plus encore il lui confère une réelle coloration – musicale et visuelle – qui se retrouve d’ailleurs proprement à l’écran, les décors et les costumes se fondant en un superbe camaïeux camel ou se dissipent quelques touches gris perle ou bleues. Ce soin du détail se retrouve en chaque élément (du nom des personnages au moindre accessoire) et participe à la dé-temporalisation de l’ensemble. Les époques se mélangent asseyant peu à peu une seule réalité, celle qui veut qu’aucune n’a effectivement sens.

Si Alain Chabat excelle dans son interprétation de Jason Tantra – Dupieux n’hésitant pas à exploiter les gimmicks du comédien –, Elodie Bouchez dans le rôle de son épouse est éblouissante. Notons encore que le film se redécouvre – et se savoure – de vision en vision, les détails se révélant alors peu à peu.

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REALITE
♥♥♥
Réalisation : Quentin Dupieux
France/Belgique – 2014 – 87 min
Distribution : O’Brother
Comédie onirique

Venise 2014 – Orizzonti Film Fest Gent 2014 – Compétition Officielle

Réalité - affiche

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