Interview : Rachel Lang

On 10/05/2016 by Nicolas Gilson

Au centre de BADEN BADEN, Rachel Lang retrouve le personnage d’Ana qu’elle a mis en scène dans ses court-métrages POUR TOI JE FERAI BATAILLE et LES NAVETS BLANCS EMPECHENT DE DORMIR. Aujourd’hui plus mature, cette figure générationnelle est un électron libre au genre trouble qui cherche sa place tout en affirmant son caractère. Hanté par l’amour et teinté d’humour, le film est une ode libertaire au fil de laquelle transparaît la personnalité de la réalisatrice. Rencontre avec une jeune femme pétillante et curieuse (au sens premier du terme) qui préfèrerait poser les questions plutôt qu’y répondre, inquiète de ne pas finir ses phrases.

Rachel_lang

BADEN BADEN s’inscrit dans la continuité de vos deux court-métrages. - Les trois ont été écrits en même temps. Il y a à la base l’idée d’un triptyque. C’est un grand passage à l’âge adulte sur trois manières de monter des marches pour essayer de devenir un « Homme ».

Au-delà des sentiments amoureux, la sexualité est envisagée avec ses contraintes à l’instar de la protection et de la contraception. - C’est la dernière chose qui empêche les femmes d’être aussi libres que les hommes. Tant qu’il n’y aura pas d’utérus artificiel pour que les hommes puissent porter des enfants, il demeure une inégalité profonde. La femme doit inscrire sa vie dans un rythme qui est celui de la maternité et doit y être disponible.

BADEN BADEN peut se lire comme un film féministe. - Je ne le défends pas comme tel. Ce n’est pas un film militant mais j’avais la volonté de faire un personnage qui ait la liberté de passer d’un genre à l’autre, et qui ne soit pas cantonné à des rôles pré-établis selon qu’il soit fille ou garçon. Le personnage d’Ana pourrait être un garçon, peu importe : c’est un individu qui grandi. Il y avait le désir de faire un personnage unisexe qui puisse être amoureuse, midinette, un peu débile, ou demander son 06 à un mec. Un personnage qui puisse profiter de plusieurs facettes. Ce serait dommage d’être, dans la vie, réduit à un sexe.

Baden Baden -Rachel Lang © chevaldeuxtrois tarantula

L’approche est à la fois très réaliste et burlesque. Comment s’est dessinée cette dynamique ? - J’avais envie que chaque personnage amène son énergie dans la vie d’Ana pour la construire. Du coup, c’est une palette de couleurs différentes qui l’entoure et qui va créer son identitaire. C’est un film sur la mesure et la démesure. Je n’avais pas envie de tendre à une « efficacité » de scénario mais que ce soit une énergie de vie avec de temps différents, disproportionnés. Le personnage de Grégoire amène tout le côté burlesque. Quand il y a ce personnage, il y a un découpage particulier, des plans larges,…

Comment avez-vous travaillé l’approche visuelle ? - On a procédé à un découpage avec ma chef op (Fiona Braillon) avec comme ligne directrice que c’était un film sur l’architecture ; sur comment on construit sa vie à partir de lignes comme le carrelage de la salle de bain. On a très vite construit « le plan large de la salle de bain », et puis la caméra était plus organique ou plus fixe selon les personnages.

Les dialogues sont hyper réalistes tout en témoignant un vrai sens de la réplique. - J’adore travailler les dialogues. En général, j’écris le scénario de manière hyper carrée et je fais une session de travail, bien avant le tournage, pour réécrire en fonction des improvisations et des choses qui ont lieu. Il y a des « accidents » qui arrivent en improvisation que je récupère et que je réécris. Mais le scénario demeure l’outil de travail principal du plateau.

Vous recourrez à l’onirisme à travers des séquences où l’on est paradoxalement très distants d’Ana tout en partageant sa réflexion. - Je voulais rendre le personnage d’Ana créateur de quelque chose et pas uniquement d’une petite salle de bain. Comme Boris est un artiste contemporain (ndlr personnage dont Ana est amoureuse), je trouvais important de lui projeter un univers qui transparaisse là-dedans. Il fallait lui laisser cette liberté-là. On la présente comme un gros boulet au départ, une nana qui galère et qui n’arrive pas à avancer. Je voulais lui donner ces espaces de liberté.

baden-baden

Comment avez-vous travaillé la musique ? - Je ne travaille qu’avec de la musique diégétique. Pour moi, si on veut de la musique, il faut qu’il y a quelqu’un qui se bouge le cul et qui appuie sur un bouton. J’ai pas envie de fabriquer artificiellement une musique qui va révéler une émotion par exemple. Je préfère travailler dans le temps réel, dans le temps « documentaire » en terme de gestion des émotions. Ce qui explique par ailleurs que j’aime bien les plans séquences.

À l’instar des dialogues, le montage est très percutant. - A l’écriture tout existe sur du papier. La post-production permet d’affiner les choses. C’est là où on a les mains dedans. On a une vraie matière en main et on peut affirmer ses choix.

Salomé Richard a toujours été l’interprète centrale de vos fictions. Est-ce qu’au fil des films vous avez développé une technique particulière ? - Depuis 6 ans, on se connait assez bien. C’est assez facile de savoir ce que l’autre veut dire. Ce qui est le plus dur au cinéma, c’est de communiquer avec son équipe. Une fois qu’on a rencontré les gens avec qui on arrive à communiquer, tout est plus facile. Il y a comme ça des raccourcis où tout va vite, comme par exemple si je lui demande d’être en « mode combat », elle sait ce que je lui demande. On a des mots clés sur le plateau. Salomé me comprend très vite. Elle ne joue jamais, elle est juste. C’est un cadeau. Du coup je lui demande d’être un peu plu ou un peu moins, mais « elle est ».

A-t-il été facile de l’imposer au casting ? - Oui, parce que mes producteurs français me suivent depuis tous mes films. C’était une donnée de base qu’elle interpréterais Ana dans les trois films. Ça a été dur pour eux, parce qu’ils ont du financer le film avec une inconnue. Mais j’ai été très soutenue de ce côté là et on ne m’a pas mis de bâtons dans les roues.

Comment se sont portés vos autres choix de casting ? - J’ai une super directrice de casting, Kris Portier de Bellair qui interprète d’ailleurs la mère de Boris. Elle m’a fait rencontrer plein de gens. Certains étaient déjà là, comme Lazare Gousseau qui joue Grégoire et pour qui j’ai écrit, et Swann Arlaud.

Baden Baden - affiche

- On voit le personnage d’Ana faire pipi dans tous vos films.

- C’est un besoin physiologique fondamental.

Rachel Lang © S. BoninEntrevue réalisée dans le cadre de la 66ème Berlinale
mise en ligne initiale le 14/02/2016

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