Critique : Problemski Hotel

On 27/11/2017 by Nicolas Gilson

Première oeuvre de fiction de Manu Riche, PROBLEMSKI HOTEL foudroie et enchante tant il nous emporte dans le saisissant tourbillon de la réalité de l’immigration en Belgique. Adaptation du roman éponyme de Dimitri Verhulst, le film est d’autant plus admirable qu’il permet d’acter de l’intemporalité d’un sujet abordé avec finesse. Intelligible sans perdre une once de sa complexité, la réalité des immigrés (ou désormais migrants) est appréhendée avec une sensibilité telle que le ressenti de chacun, sous le regard central d’un protagoniste amnésique, est habilement transcendé. Offrant au film une tonalité singulière, où le burlesque a rendez-vous avec l’effroi (le leur et le nôtre), Manu Riche signe un long-métrage littéralement surréaliste. Une claque. Une respiration aussi.

Problemski hotel - Bipul

Au coeur de Bruxelles se tient un centre pour demandeurs d’asile, logé dans l’ancien siège d’une grande banque. Un espace qui ne s’y prête que par la force des choses. Un espace clos sur lui-même et néanmoins ouvert sur le monde au sein duquel les réfugiés aimeraient pouvoir évoluer librement ou rebondir vers d’autres cieux à l’instar de l’attractive cité londonienne. Bipul (fascinant Tarek Halaby) y est notre guide, comme il devient celui de nombreux de ses compagnons d’infortune. Depuis le temps qu’il est là, il connait par coeur toutes les règles et les procédures. Maîtrisant de nombreuses langues, et cherchant à en apprendre d’autres, il est devenu un interprète dans toute la richesse du terme jusqu’à se façonner une nouvelle identité qui en est dépourvue. Amnésique, il ne sait pas d’où il vient et l’Etat belge ne peut dès lors l’y reconduire. Une situation trouble tout à la fois absurde et surréaliste tant elle raille les limites d’un système. Une amnésie qui ne serait peut-être que la métaphore de notre société dont la mémoire est elle-même pour le moins trouble.

« You keep it going… You keep it going… »

Ce système est au coeur du film. Fort de nous fondre au regard, distancié, de Bipul, Manu Riche observe le « problemski hotel » et nous invite à en faire autant. S’il s’intéresse au devenir des demandeurs d’asile, il envisage également la réalité, non moins problématique, des hôtes. Nous les découvrons d’ailleurs dans une séquence emblématique – un exercice de mise en situation – qui assoit la tonalité de l’approche, nous conduisant à mettre en perspective notre grille de lecture. Une tonalité singulière et poétique, entre absurde et hyper-réalisme.

D’emblée le réalisateur met en place un climat qui tend à l’abstraction, nous plongeant au coeur du labyrinthe que constitue l’espace qu’il nous propose de pénétrer. Emploie-t-il ce qui paraît être une voix-over emplie de lyrisme que le sens même des mots s’épuise lorsque l’enregistrement fait sens : découvrons-nous Bipul récitant un poème qu’il se meut en effet en professeur d’anglais pour un membre du personnel du centre dont nous découvrons la fonction. Trompeuses, les impressions dictent pourtant le devenir de nombreux.

Set photos from 'Problemski Hotel', directed by Manu Riché.

La réalisation tient de l’organique tant l’écriture, la dynamique plurielle et évolutive du cadrage, et le montage font corps. Les récits s’imbriquent parfaitement les uns dans les autres à mesure que nous sommes tout à la fois hypnotisés, étourdis et alarmés. La réalité des différents protagonistes est impressionnée par Manu Riche et révélée tantôt avec délicatesse, tantôt avec une violence dont d’aucuns n’ont pas – ou plus – conscience. Nombreuses sont les séquences qui imprègnent nos sens, nous plaçant dans une position trouble où nous sommes à la fois juge et partie. En somme, en observant ceux que la société refuse le plus souvent de voir, nous faisons face à nous-mêmes.

« Je vous demande pardon »

Nourrissant la dynamique de leitmotivs humoristiques – à l’instar notamment d’un sapin trop grand auquel il faut trouver une place et du jogging répétitif de la directrice, la légèreté répond à l’horreur. Observant la fourmilière que constitue ce riche microcosme, Manu Riche abordent d’innombrables sujets de société, du viol collectif au mariage forcé. Ne contournant jamais l’effroi dans lequel sont plongés les demandeurs d’asile, PROBLEMSKI HOTEL nous y confronte avec, toujours, une touche espoir. Une humanité d’autant plus déconcertante. Salvatrice légèreté…

L’espace devient-il un personnage en tant que tel, que la musique fait également sens. Soulignant la tragédie ou participant à la tonalité humoristique, elle s’impose comme une ponctuation riche. Fonctionnant par contraste, elle nous conduit à mettre diablement en perspective les paroles de « O Holy Night » avant de sécher nos larmes avec une improbable bossanova en wallon.

Ce sens du détail nous échape-t-il le plus souvent qu’il n’en impressionne pas moins notre perception. Les costumes sont révélateurs des personnalités comme une sonnerie de GSM exacerbe le désir fou de devenir intrinsèquement belge. Enfin l’ensemble du casting est époustouflant, rendant crédibles les situations qui ne le sont (peut-être) pas et vertigineuses celles auxquelles nous préférerions certainement échapper.

PROBLEMSKI HOTEL
♥♥♥
Réalisation : Manu Riche
Balgique – 2015 – 110 min
Distribution : Lumière
Fable moderniste

Film Fest Gent 2015 – Galas & Specials
Be Film Festival 2015

Problemski Hotel - affichemise en ligne initiale le 27/12/2015

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