Critique : Préjudice

On 18/09/2015 by Nicolas Gilson

Saisissant premier long-métrage que PREJUDICE d’Antoine Cuypers au fil duquel le réalisateur nous fond de manière implacable à l’intimité d’une famille et au ressenti de chacun de ses membres, le temps d’un repas où tout part en vrille. Porté par un casting d’exception, le film est empli d’une tension telle qu’il se meut en un thriller hypnotique à mesure que les masques tombent.

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Cédric (Thomas Blanchard), la trentaine, vit toujours chez ses parents et se réjouit d’entreprendre un voyage en Autriche pour lequel sa mère (Nathalie Baye) ne le juge toutefois pas prêt. Ce soir, comme sa soeur Caroline (Ariane Labed) peut enfin être là, la famille se réunit. Son père, Alain (Arno), s’occupe du barbecue tandis que sa belle-soeur Cyrielle (Cathy Min Jung) désespère de voir son mari, Laurent, arriver… Lorsque Caroline annonce qu’elle est enceinte, le climat tourne à l’orage. Tout le monde se réjouit, sauf Cédric qui décide de régler ses comptes.

C’est pas grave. C’est juste une devinette avec des pommes.

Antoine Cuypers distribue peu à peu les cartes. Il nous présente Cédric dans l’effort d’une course à pied sur un tapis mécanique avant de nous dévoiler la complicité qui le lie à son père ; avant de révéler, aussi, sa différence. Déjà adulte et toujours un enfant, inadapté à d’autres qui ne le sont pas moins que lui, Cédric est, face à la norme, déficient. Tandis que les préparatifs du repas battent leur plein, les interactions entre les protagonistes, à mesure qu’ils arrivent, définissent les relations, à la fois simple et complexes, qui unissent ou simplement réunissent les différents membres de la famille. La banalité des conversations, où se glissent des silences et des sourires appuyés, trahit les apparences. De la condescendance d’une réplique à la lassitude d’une réaction muette, la réalisateur excite notre attention tout en attisant les tensions que la bienséance voile.

Les femmes sont à la cuisine, les hommes au feu et les enfants s’égarent dans le bois. Tandis que Caroline et sa mère évoquent Cédric, Cyrielle fuit la discussion à laquelle elle n’est, somme toute, pas conviée. Déambule-t-elle dans la maison que son énervement rencontre l’angoisse : elle a le besoin soudain de retrouver son fils, l’arrache à sa rêverie et à la garde, inefficiente, de Cédric. Nous faisons alors corps avec elle. Une position que nous tiendrons alors le plus souvent, forts de pouvoir nous identifier à celle qui, au sein de la famille, demeure une étrangère.

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Le premier mouvement scénaristique, le premier acte, conduit à la réunion de tous, à l’exception de Laurent, le grand frère, toujours absent. Alors que la personnalité de chacun est dessinée, l’annonce par Caroline de sa grossesse est suivie des félicitations de circonstance et des petites réflexions usuelles. Une banalité qui n’a rien que de commun néanmoins brisée par la réaction de Cédric qui tente de faire de l’humour ou de se faire remarquer, qui vit mal cette situation ; lui qui n’aura pas d’enfants, qui n’a pas le droit ni à l’amour ni à la moindre sexualité. Le climat s’électrise comme le temps. Un orage s’abat. Il faut rentrer. Le second acte tend au huis-clos. Le dialogue demeure une arme d’autant plus violente que les mots sont ordinaires. Le fractionnement des membres se ressent alors que nous explorons la maison tantôt en partageant la gêne de Cyrielle, tantôt la curiosité de son fils. Un vilain défaut dans une demeure où les portes se referment sans laisser la possibilité de les ouvrir… Le huis-clos est bientôt total. La matriarche, reine de la bienséance, veut-elle empêcher Cédric de s’exprimer qu’il prend la parole, exalté par ses projets, ses envies et le besoin absolu de crier qui il est. Mais, comme dans toute bonne famille, le silence n’est-il pas la meilleure des réponse ?

« Le temps a passé et me revoilà cherchant en vain la maison que j’aimais. »

L’écriture (co-signée avec Antoine Wauters) est-elle remarquable qu’Antoine Cuypers tend à une mise en scène étourdissante à travers laquelle il parvient à transcender le ressenti de chacun de ses protagonistes sans chercher à les épargner. Le désarroi des uns est alors d’autant plus manifeste qu’il nait de l’assurance des autres. Alors que Cédric se dessine comme une figure centrale (nous nous fonderons purement et simplement à son regard lors d’une hallucinante séquence onirique) , la cellule familiale en tant que telle devient un monstre à mille têtes, schizophrène et fourbe.

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Après avoir travaillé avec Manuel Dacosse sur A NEW OLD STORY, Antoine Cuypers confie l’image à un autre (très) grand directeur de la photographie belge, Frédéric Noirhomme, qui a su insuffler au cadre et à la lumière un climat singulier, à la fois réaliste et inquiétant. Si nous pouvons regretter quelques touches purement esthétisantes à l’instar d’une scène de pluie au ralenti qui, si elle fige la situation, n’exprime pas grand chose, l’approche esthétique est proprement sensationnelle. Le découpage et le montage se nourrissent mutuellement, le premier ne cessant d’attiser notre attention et le second permettant de tendre à une organicité éblouissante. La musique, employée avec parcimonie, transcende au rythme de percussions l’exaltation des personnages préfigurant le basculement à venir. Elle devient aussi, avec l’emploi de « La maison où j’ai grandi » par Françoise Hardy, une respiration nécessaire dont l’intertextualité se veut ouverte à toute interprétation.

Enfin la justesse d’interprétation est foudroyante. Dans le rôle de Cédric, Thomas Blanchard est renversant, portant en lui, tant physiquement que dans son regard, la douleur et le silence d’un personnage dont nous découvrons, peu à peu, une réalité qui le prive de son individualité. De l’effacement du père interprété par Arno à la prestance de la mère campée par une diabolique Nathalie Baye, les protagonistes semblent avoir une aura qui figure leur personnalité avec force. Le tour de force au vu du casting est sans doute d’offrir à chacun sa place dans un équilibre complet sans que, jamais, les uns ne mangent les autres – sauf lorsque cela est voulu par le scénario. Aussi horribles puissent être certains – à l’instar d’Ariane Labed, détestable à souhait – ils n’en sont pas moins sensibles permettant à Antoine Cuypers une radiographie des rapports humains au sein d’une cellule mère de toutes les autres.

PREJUDICE
♥♥♥
Réalisation : Antoine Cuypers
Belgique / France – 2015 – 105 min
Distribution : Cinéart
Drame familial

FIFF 2015 – Compétition Premier Film – Film d’Ouverture

Préjudice - affiche

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