Post Cannas Lux

On 02/06/2012 by Nicolas Gilson

Le palmarès dévoilé, les commentaires s’en vont de toutes parts : déception pour les uns, bonheur pour les autres. Une subjectivité qui n’est pas sans rappeler celle dont jouit le jury, maintenant condamné ou salué, ou encore, en amont, l’équipe de programmation du festival. Et ne jetons pas la pierre : si nous ne sommes pas mécontent du choix des jurés, c’est parce que celui-ci oublie les films dont nous aurions voulu être épargnés. Et s’il en omet d’autres, nous ne sommes pas prêts, nous, à le faire car le 65 ème Festival International du Film de Cannes, qui en a peut-être ennuyé certains, a chanté la diversité et a transcendé, ponctuellement, les sensations et les émotions. Regard (à demi posé) sur la compétition.

Dès l’ouverture, cette édition a célébré le travail d’un cinéaste singulier qui, de film en film, ne cesse de se renouveler tout en ancrant un style : Wes Anderson nous a séduit avec le ludique et maîtrisé MOONRISE KINGDOM. Le seul film américain a nous avoir ébloui. Pourtant, des films made in USA, il y en avait quantité ! Et à côté des déceptions – le très musical MUD de Jeff Nicholls ou le bavard COSMOPOLIS de David Cronenberg – il y a eu les interrogations. Est-ce parce qu’il maîtrise le placement publicitaire que John Hillcoat a eu l’occasion de défendre le catastrophique LAWLESS sur la croisette ? A quoi servent les ralentis dans l’incroyablement démonstratif et peu subtil KILLING THEM SOFTLY ? Un film tient-il en sa réplique finale ? Le travail sur la forme opéré par Lee Daniels dans PAPERBOY permet-il d’en justifier l’absence de fond autre que la pure provocation ? Bref, mis à part MOONRISE KINGDOM le cinéma américain nous a assommé.

Servis sur un plateau autre que la prestigieuse compétition, sans doute, nous auraient-ils semblés plus digestes. Qu’importent la culotte rose fluo de Nicole Kidman, le slip blanc de Zack Effron, la réplique finale de Brad Pitt, le casting de COSMOPOLIS ou encore la justesse de jeu de Tom Hardy ou de Jason Clarke… puisqu’au final nous n’avons rien ressenti d’autre que de l’ennui. A Cannes, cette année, nous avons, à une exception près, souffert d’un anti-américanisme primaire.

Les effets démonstratifs nous ont exaspérés. Et ils n’étaient pas l’apanage de Jeff Nichols ou Lee Daniels : ainsi Jacques Audiard avec DE ROUILLE ET D’OS ou encore Im Sang-Soo et THE TASTE OF MONEY ont pêché par excès. Nulle sensation, nulle émotion. La même impression s’est imposée devant ON THE ROAD de Walter Salles – le film franco-brésilien au casting américain. Au moins Ken Loach est parvenu à nous faire sourire avec THE ANGEL’S SHARE sans pour autant nous emballer. Une gentille petite musique amusante peu convaincante qui a toutefois eu l’intérêt de nous amuser – Im Sang-Soo aussi mais ce n’était pas voulu. Que dire d’APRES LA BATAILLE si ce n’est que nous avons oublié l’avoir vu.

L’intérêt de ces films fut d’en donner à d’autres en ce qu’ils témoignent d’une originalité, d’une maîtrise, d’un point de vue et/ou d’une forte émotivité. IN ANOTHER COUNTRY de Hong Sangsoo met en abyme le médium cinéma tout en louant l’imagination ; LIKE SOMEONE IN LOVE d’Abbas Kiarostami est simplement humain ; bien qu’inaccessible POST TENABRAS LUX atteste de l’hardiesse de Carlos Reygadas qui signe un film personnel – trop sans doute – sans commun pareil – si bien que lui avoir accordé le prix de la meilleure mise en scène devient compréhensible…

L’inaccessibilité semblaient également au rendez-vous avec AU-DELA DES COLLINES de Cristian Mungiu et V TUMANE de Sergei Loznitsa. A des époques et avec des sujets différents, les deux films abordent l’impact du conditionnement social et sociétal sur l’individu. Les deux réalisateurs exacerbent à leur manière des codes culturels relativement proches et les mettent en question. D’incroyables longueurs pour l’un, une froideur à la fois majestueuse et indépassable pour l’autre ont cependant eu raison de nous.

Outre MOONRISE KINGDOM, six films nous ont emportés. Dénigré par une grande partie de la presse, Ulrich Seidl a signé le film le plus dérangeant de cette édition. PARADEIS-LIEBE nous a mis mal à l’aise, sans la moindre gratuité, en nous confrontant, de l’intérieur et de manière pathétique – mais toujours juste –, à la réalité du tourisme sexuel. Une actrice a été révélée : Margarethe Tiesel s’y met à nu, au sens propre comme au figuré, et nous a troublé. Il est dès lors regrettable que le film présente des failles techniques malgré une brillante approche. Ce premier volet d’une trilogie à venir – et qui sortira en Belgique ! – nous a mis en appétit : après « l’amour », le réalisateur envisage la foi et l’espoir.

Matteo Garrone et Thomas Vintenberg nous ont livré des films forts, habilement écrits et servis par un casting majestueux. REALITY et JAGTEN proposent deux regards sur le monde et sur l’humain qui s’avèrent déroutants. Incontournables ! Avec VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU, Alain Resnais compose une oeuvre cinématographique singulière au sein de laquelle son couple éternel, formé par Sabine Azéma et Pierre Ardidi, se confronte à l’immuable. Accusé à tort de « théâtre filmé », VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU s’inscrit dans la continuation du travail syncrétique du réalisateur. Avec des airs de testament, il nous a filé le bourdon tout en nous contraignant à revisiter mentalement le cinéma de Cocteau.

Mais si notre coeur s’est emballé pour et grâce à ces films, l’émotion a été transcendée par le sublime AMOUR de Michaël Haneke. Le réalisateur parvient à opérer une prouesse : mettre en scène un sentiment, le sentiment ultime dont il titre son film. Majestueux. Un film impressionnant qui nous a conduit de sensation en sensation avec délicatesse si bien qu’au sortir de la salle – et bien longtemps après – l’émotion nous envahit.

Enfin, un film nous a ébloui : HOLY MOTORS de Léos Carax. Denis Lavant y excelle, épousant mille et un masques et suivant un réalisateur amoureux du cinéma dans un voyage atypique complètement barré et intelligent à la fois. Saisissant, drôle et magique. L’autre film du festival ! Accueilli dans la division par la presse : applaudi avec force par ceux qui en sont devenus les défenseurs, avant d’être hué par les autres qui y ont vu de la pure « branlette » ou de l’intellectualisme creux. Et si nous en avons aimé l’univers, force est de constater que Léos Carax est un virtuose qui voyage entre les genres cinématographiques – ce qui n’est jamais anodin – en modulant son approche esthétique.

Nous pourrions encore regretter l’absence d’A PERDRE LA RAISON de Joachim Lafosse ou – et nous l’assumons – de LAURENCE ANYWAYS de Xavier Dolan, mais cette édition a eu pour intérêt de nous séduire et de nous ennuyer tout à la fois. Elle ne nous a pas laissé amorphes. Au pire nous fûmes dubitatifs. Mais le plus souvent nous nous sommes emballés, positivement ou négativement. Les impressions, les sensations et de nombreuses émotions demeurent. Le délice n’est-il pas là ?

Certes le masculinisme de la profession s’est plus que de coutume imposé. Et il est désolant que Thierry Frémaux ne s’en émeuve pas. L’absence de la moindre réalisatrice en compétition stigmatise la réalité d’une situation – celle du cinéma (industrie ou institution). Or, loin de toute idée de quota, choisir un film justement parce qu’il a été signé par une femme marquerait une évolution. Après tout, comme le rappelle en pointillé le documentaire UNE JOURNEE PARTICULIERE, les réalisatrices ne font pas – ou peu – partie de l’histoire du Festival de Cannes…

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