Polytechnique

On 10/10/2009 by Nicolas Gilson

Denis Villeneuve met admirablement en scène la fictionnalisation du drame étant survenu le 6 décembre 1989 à l’école polytechnique de Montréal. En sa basant sur des témoignages et des rencontres avec les survivants de ce bain de sang revendiqué comme anti-féministe, il s’intéresse non seulement au drame mais aussi à la résonance, à l’impact que celui-ci a eu dans la vie de ceux qui l’ont vécu. Trois protagonistes principaux permettent de donner vie à un récit complexe, riche et intelligent extrêmement bien mis en place. La réalisation est soignée – pour ne pas dire léchée, la mise en scène est subtile et permet d’atteindre une improbable emphase, la direction d’acteur est admirable, la force du montage est étonnante : POLYTECHNIQUE est un film saisissant.


D’emblée nous sommes confronté à l’hypothèse du massacre, du chaos et de la surprise. Le film s’ouvre sur la captation de gestes anodins, ceux d’étudiant faisant des photocopies mais le désarrois envahit rapidement l’écran ; le sang est visible et fait écho à des coups de feu. De gros plans sur les visages de jeunes femmes sont alors couplés d’une dimension sonore laissant supposé un dérèglement de l’ouïe dû aux détonations. Nous sommes au coeur de l’action, en percevons le trouble : déjà une incontournable emphase s’impose à nous. Alors un intertitre s’inscrit comme une nouvelle déflagration, en ancrant la fictionnalisation du réel.

Nous rencontrons alors le tueur, avant qu’il ne commette l’irréparable. Déjà l’importance du montage et de l’ordination du récit apparaissent, mais prime plus encore la captation des gestes ordinaires, des silences et du simple regard du protagoniste. Celle-ci permet de mettre en place un horrible contraste entre l’hypothèse sonore et visuelle. Alors que la motivation de son geste futur prend place par le billet d’une voix-over, la force et la froideur de sa détermination transparaissent au travers de la banalité d’une action pourtant révélatrice. Cette dynamique du détail, de la révélation au travers des gestes prend place tout au long du film. Cela conduit à un cruel mais tangible réalisme.

Le scénario repose sur une intéressante choralité : le tueur et deux étudiants, une fille et un garçon, nous permettent d’appréhender plurielement le drame qui secoua le Québec à l’hivers de 1989. Nous sommes au plus proche des trois protagonistes, y compris le tueur, ce qui en soit est une terrible gageure. Certes la tuerie met un terme à la dynamique emphatique en ce qui le concerne alors qu’elle renforce notre adhésion au désarrois qui envahit les autres protagonistes, mais il reste dépeint avec douleur et humanité – et admirablement interprété par Maxim Gaudette.

La violence des actes ne semble pas intéresser le réalisateur dans ce qu’elle a de visuel, tant il privilégie montrer l’horreur psychologique qui en découle. Aussi les renforts musicaux sont nombreux, tout comme les effets visuels, mais ce faisant Denis Villeneuve esquisse un portrait du désarroi ambiant.

En toile de fond, une dimension féministe. Loin d’être véhémente, elle permet un arrêt sur les clichés enfermant les jeunes étudiantes dans une condition de futur mère et de future épouse. Elle crée un contraste par rapport aux motivations du tueur, tout en ancrant une dimension macrocosmique – le personnage féminin devenant alors toutes les femmes.

La force d’interprétation de Karine Vanasse et Sébastien Huberdeau est également à souligner – la justesse de la direction d’acteur est impressionnante. Si l’écriture de leurs rôles tend à la fois à stigmatiser une terrible humanité et l’amer contraste possible dû au traumatisme, les sentiments deviennent palpables. Perturbant et bouleversant.

Denis Villeneuve nous offre un film éblouissant. Il privilégie la sensation au sensationnel et nous convie à un terrible voyage au coeur même du drame, sans le moindre misérabilisme et fort d’un réel respect.

POLYTECHNIQUE
***(*)
Réalisation : Denis VILLENEUVE
Canada – 2008 – 82 min
Drame

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