Critique : Phoenix

On 07/03/2015 by Nicolas Gilson

Retrouvant Nina Hoss, son interprète de prédilection, Christian Petzold continue à sonder le passé de l’Allemagne au travers de la figure féminine. Après les 1980, il remonte le temps jusqu’à l’immédiat après-guerre où, derrière un troublant questionnement amoureux, il soulève de biens douloureux masques.

Je veux mon visage d’avant

Survivante des camps mais défigurée, Nelly (Nina Hoss) est en convalescence dans un pénitentiaire où elle subit bientôt une chirurgie plastique. Si son amie Lene (Nina Kunzendorf) veille sur elle, gérant l’héritage dont Nelly se serait bien passé, son retour en Allemagne ne se passe pas sans heurts. Nelly, qui voudrait simplement retrouver les choses comme elles l’étaient avant, à commencer par son visage, est obnubilée par une seule chose : retrouver Johnny (Ronald Zehrfeld), son mari, son amour. Dans le Berlin en ruine de 1945, l’homme, qui ne la reconnait pas, a changé de nom et lui propose de prétendre être sa femme disparue afin d’en toucher la fortune. Nelly feint alors d’apprendre à être elle-même…

PHOENIX

Ouvrant son film sur le passage d’une frontière, alors que Lene veut conduire Nelly dans le centre hospitalier, Christian Petzold acte du basculement d’une réalité à une autre, d’une Allemagne à l’autre, tout en esquissant, déjà, le parcours de reconstitution nécessaire vers lequel tendent ses protagonistes. Dans la voiture conduite par Lene et bientôt arrêtée par un militaire américain, Nelly est l’ombre d’elle-même et n’a d’ailleurs pas de visage. Victime du nazisme, elle est proprement déshumanisée. Le militaire américain refuse de lasser passer la voiture si Nelly, apeurée, ne lui montre pas ses traits. Malgré ses tentatives Lene ne parvient pas à convaincre le militaire de renoncer à ses exigences. Nous ne verrons pas le visage de Nelly, le réalisateur se concentrant alors sur le regard, incrédule, de l’homme.

La première partie du film met en scène la convalescence de Nelly, confrontée à quelques fantômes du passé à commencer par elle-même, tandis que Lene, employée à l’Agence Juive, s’attèle à rendre une identité aux cadavres soigneusement entassés dans les fosses communes – analysant les photographies et parcourant les archives qui actent de la réalité de la Shoah.

PHOENIX 2013

Si les médecins lui offrent la possibilité de changer de visage, Nelly veut conserver ou plutôt retrouver le sien. La proposition n’est pas anodine et préfigure déjà d’un mensonge plus général tissé par ceux qui veulent oublier les affres du passé et trouvent dans le mensonge la source de leur affranchissement.

A l’instar du visage de Nelly – qui ne sera plus jamais le même – la guerre a transformé les protagonistes. Derrière la ligne scénaristique se développe une troublante métaphore de la transformation et de l’identitaire. La seconde partie du film acte d’un basculement vers le romanesque et l’irrationnel. Nelly, malgré les réticences de Lene dont nous connaissons les raisons (par quelques appuis narratifs), cherche à retrouver son mari. Aujourd’hui petite main d’un « club » qui se situe non loin des ruines du bâtiment qui abrita naguère leur amour, l’homme paraît abjecte. Pourtant Nelly est fascinée par lui. Elle vibre à son contact, emportée par les sentiments qui ne l’ont jamais quitté.

L’homme, qui la croit morte, ne la reconnait pas. Nelly devient alors son propre double entamant un dialogue identitaire captivant au sein duquel Petzold met un scène celui, puissant, entre la réalité et le fantasme d’une guerre dont personne ne veut parler – au risque, certainement, de sombrer vers la folie. Le titre du film renvoie sans conteste à l’image du phoenix renaissant de ses cendres. Toutefois la question dépasse tant la singularité, pourtant puissante, du questionnement individuel qui bouleverse Nelly que le contexte de l’immédiat après-guerre.

Phoenix - Nina Hoss

Aussi, malgré un réel soucis de construction temporelle et dramaturgique, l’écriture est intelligente. S’il est regrettable que le réalisateur se détache du personnage de Lene – étonnante figure vêtue de pantalons – pour se concentrer uniquement sur Nelly, ce basculement fait sens afin d’attiser notre attention sur la schizophrénie de l’Allemagne d’après-guerre et sur la troublante (re)construction identitaire qu’il met en scène.

Le classicisme de Petzold est-il sa marque de fabrique que chaque élément de sa réalisation devient rhétorique tant l’approche est affectée – le film présentant par ailleurs la gageure d’adhérer à l’interprétation de Nina Hoss. La froideur générale fait cependant sens, exacerbant l’atmosphère qui définit l’obscure théâtre qu’est alors Berlin.

phoenix poster

PHOENIX
♥/♥♥
Réalisation : Christian Petzold
Allemagne – 2014 – 98 min
Distribution : A-Film
Drame

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